3. Un déclin de la régularité sociale des votes ? Entre rapprochement des votes et volatilité électorale.

3.1. En France, il est désormais plus difficile d’observer une régularité des votes.

3.1.1. Le vote féminin est moins caractéristique qu’autrefois.

Avant d’aborder réellement la question de la volatilité des votes, on peut constater tout d’abord que la spécificité du vote féminin n’existe plus réellement. Depuis assez longtemps, le vote féminin n’est plus spécifiquement conservateur, ne reconduit plus autant qu’avant le personnel politique sortant. C’est ce que nous apprend le tableau suivant qui représente le vote de gauche des femmes et des hommes de 1946 à 1992 :

Le vote de gauche des femmes et des hommes
1946
Législatives
(IFOP)
1951
Législatives
(IFOP)
1958
Législatives
(IFOP)
1962
Législatives
(IFOP)
Hommes65584439
Femmes53473226
Écart-12-11-12-13
Le vote de gauche des femmes et des hommes
1965
Présidentielles
1er tour
(IFOP)
1965
Présidentielles
2ème tour
(IFOP)
1967
Législatives
(IFOP)
1968
Législatives
(IFOP)
Hommes35514349
Femmes21393339
Écart-14-12-10-10
Le vote de gauche des femmes et des hommes
1969
Présidentielles
1er tour
(SOFRES)
1973
Présidentielles
2ème tour
(SOFRES)
1974
Législatives
(SOFRES)
1974
Législatives
(SOFRES)
Hommes37504853
Femmes25413946
Écart-12-9-9-7
Le vote de gauche des femmes et des hommes
1978
Législatives
(SOFRES)
1979
Européennes
(SOFRES)
1981
Présidentielles
(SOFRES)
1981
Présidentielles
(SOFRES)
Hommes53505156
Femmes46454347
Ecart-7-7-8-9
Le vote de gauche des femmes et des hommes
1981
Législatives
(SOFRES)
1984
Européennes
(SOFRES)
1986
Législatives
(IFOP)
1988
Présidentielles
1er tour
(SOFRES)
1988
Présidentielles
1er tour
(Bull BVA)
Hommes5845444745
Femmes5440455146
Ecart-4-5+1+4+1
Le vote de gauche des femmes et des hommes
1988
Présidentielles
1er tour
(SOFRES)
1988
Législatives
(SOFRES)
1989
Européennes
(IFOP)
1992
Régionales
(SOFRES)
Hommes53503630
Femmes55483329
Ecart+2-2-3-1

Source : Mossuz-Lavau Janine. Le vote des femmes en France (1945-1993). In : Revue française de science politique, 43ᵉ année, n°4, 1993. pp. 673-689 dans www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1993_num_43_4_396218

Clairement, des élections législatives de 1946 aux élections présidentielles de 1969, les femmes votaient moins fréquemment à gauche que les hommes … et donc plus fréquemment à droite, le centre n’existant pas ou étant le plus souvent intégré à la droite. Le rapprochement qui commence durant les années 1970, se confirme par la suite. Dans les années 90, il n’existe plus réellement d‘écart de vote entre femmes et hommes.

Ce rapprochement s’accompagne d’un (et s’explique sans doute par un) changement dans le statut social des femmes et la place sociale qu’elles tendent à occuper. Vous le savez, depuis les années 1960, les femmes participent de plus en plus au marché du travail indépendamment de la situation professionnelle de leur mari. De plus, leur niveau de formation s’est rapproché voire a dépassé celui des hommes. Ces deux évolutions font que leur participation à la vie sociale dépasse largement leur rôle familial : il est moins centré sur l’intérieur de l’espace domestique et plus sur l’extérieur. Dès lors, leur implication dans la vie collective est de plus en plus grande : elles se distinguent moins des hommes. Logiquement, leurs valeurs et leurs intérêts changent et se rapprochent des hommes en termes de revendications sur les salaires, le chômage, les conditions de travail, etc., des questions ou des enjeux qui les portent plus à voter pour la gauche. De même, l’augmentation du niveau de formation se traduit par un vote plus fréquemment à gauche du fait du lien entre libéralisme culturel, porté traditionnellement par la gauche, et haut niveau de formation : il y a un détachement vis-à-vis des comportements et des valeurs traditionnels (accès au marché du travail pour valoriser les diplômes obtenus contre le rôle traditionnel d’épouse et de mère, égalité vis-à-vis des hommes, liberté notamment dans leur rapport au corps avec les revendications en faveur de l’accès à la pilule, à l’avortement, etc.

Parallèlement, le déclin des pratiques religieuses chez les femmes les rapproche aussi du comportement des hommes. Ce recul participe à la moindre emprise de la religion dans les comportements et les choix électoraux qui se font moins dans le sens de la tradition et du conservatisme. Cela est accentué par un changement dans l’Église (catholique) même qui, depuis les années 1960, n’est plus aussi directive dans les choix politiques des croyants.

De plus, les partis politiques de gauche comme de droite à partir des années 80 développent des idéologies moins opposées : le clivage gauche/droite semble moins fort. Ainsi, les partis politiques de gauche se font moins révolutionnaires, acceptent plus l’économie de marché et les contraintes d’efficacité et de flexibilité qui sont liés à des valeurs défendues traditionnellement par les partis de droite. De leur côté, les partis de droite acceptent de plus en plus les valeurs d’égalité notamment entre hommes et femmes et se détachent des valeurs traditionnelles portées notamment par l’Église. Ils s’ouvrent ainsi au libéralisme culturel, caractéristique historiquement des partis de gauche.

3.1.2. La volatilité électorale augmente assez fortement.

Des changements, plus récents peut-être, concernent la volatilité électorale. Cette volatilité électorale a deux aspects différents. Le premier aspect est l’intermittence du vote : des électeurs, de plus en plus, alternent participation électorale et abstention. Certains électeurs peuvent ainsi voter lors d’une élection puis s’abstenir lors de la suivante. Une autre forme de volatilité électorale est de voter pour des listes ou des partis différents tout en restant au sein d’un grand courant (la gauche, la droite, etc.) mais aussi de voter d’une élection à une autre pour des grands courants différents : un électeur votant pour la droite lors d’une élection puis, l’élection suivante, pour la gauche.

Prenons quelques exemples d’élections en France et commençons par le premier type de volatilité, le plus fréquent: celle entre vote et abstention. Comme le montre le tableau suivant, en France métropolitaine, les électeurs qui votent de manière intermittente représente une part toujours très importante, plus de 40 % des inscrits au début des années 2000 jusqu’à plus de 50 % en 2017. Donc, l’intermittence du vote devient quelque chose de très fréquent voire de dominant.

2002

2007

2012

2017

Vote systématique

47,6

50,9

47,8

35,9

Vote intermittent

40,1

40,4

41,2

50,8

Abstention systématique

12,2

8,6

10,9

13,4

Ensemble

100,0

100,0

100,0

100,0

Note : les inscrits sont répartis entre ceux qui votent à tous les tours, à la fois de la présidentielle et des législatives (vote systématique), ceux qui votent mais pas à tous les tours (vote intermittent) et ceux qui ne votent à aucun (abstention systématique).
Champ : inscrits et résidant en France métropolitaine.

Source : Insee, enquêtes sur la participation électorale de 2002 à 2017 dans INSEE Première n°1671, G. Buisson et S. Penant, Élections présidentielles et législatives de 2002 à 2017 : une participation atypique en 2017, 2017

Étudions maintenant le second cas : les votants ne votent pas forcément de la même façon, pour les mêmes partis, à chaque élection. Prenons cette fois-ci l’exemple des élections de 2007 en comparant le vote aux élections présidentielles et le vote aux élections législatives. Nous obtenons le tableau suivant qui montre que cette seconde forme de volatilité des votes est relativement peu fréquente mais bien réelle.

Les reports de voix entre le premier tour présidentiel et le premier tour des Législatives

Vote au premier tour des législatives

Candidats de la gauche

PS, PRG, DVG

UDF-Modem

UMP, MAJ,DVD

FN, MPF, CPNT

Autre

Blanc
Abstention

Total

Gérard SCHIVARDI*

20

60

-

-

-

-

20

100

Arlette LAGUILLER*

26

26

-

4

9

4

30

100

Olivier BESANCENOT*

34

20

1

9

-

1

35

100

José BOVÉ*

44

9

4

9

-

4

30

100

Marie-George BUFFET

66

16

3

3

6

6

13

100

Ségolène ROYAL

14

57

1

2

1

1

24

100

Dominique VOYNET

33

11

-

22

-

4

30

100

Frédéric NIHOUS

5

16

5

32

21

-

21

100

François BAYROU

9

18

22

22

1

2

27

100

Nicolas SARKOZY

5

2

3

73

3

-

14

100

Philippe DE VILLIERS

10

3

-

64

15

-

8

100

Jean-Marie LE PEN

4

8

2

24

26

1

35

100

Blanc, Abstention

5

7

2

9

4

1

73

100

Total (N=1846)

11

20

6

31

5

1

27

100

* Effectifs faibles

Source : Anne Muxel, Les trajectoires de vote à l'œuvre dans la dynamique électorale en faveur de Nicolas Sarkozy : Rapport réalisé dans le cadre du Panel électoral français 2007 (vague 1-panel 2, 25 avril-5 mai 2007) ; https://hal-sciencespo.archives-ouvertes.fr/hal-00972741

Par exemple, seulement 66 % des électeurs qui ont voté pour M.G. Buffet (Parti communiste) au premier tour de l’élection présidentielle ont voté pour des candidats de gauche, hors PS, PRG, DVG donc pour des candidats communistes ou proches d’eux ; de même, si nous restons à gauche, seulement 57 % des votants pour Ségolène Royal (Parti socialiste) ont voté pour le PS ou le PRG ou des DVG. Cela veut donc dire que beaucoup de votants ont changé de vote. Ainsi, 14 % des votants pour S. Royal ont voté pour d’autres candidats de gauche que le PS, 2 % pour l’UMP, etc. Prenons maintenant les électeurs d’A. Laguiller (extrême gauche) : 9 % d’entre eux ont voté pour l’extrême droite (Front National et autres) … mais 26 % pour le PS, le PRG ou des divers gauches. Donc, le transfert de vote semble plutôt rare entre courants très opposés, les passages les plus fréquent se faisant au sein de la droite ou au sein de la gauche.

3.2. Les explications de cette volatilité sont nombreuses.

3.2.1. On peut assister à un déclin du vote de classe.

Même si, on l’a vu, le milieu socioprofessionnel peut expliquer le vote (voir paragraphe 2.2.1.), il semble que le lien entre milieu socioprofessionnel et vote soit bien moins fort. Par exemple, on sait que pour la France, il y aurait une « droitisation » des catégories populaires. Dans les années 1970, les ouvriers votaient largement pour la gauche (aux alentours de 70 % d’entre eux) alors qu’actuellement cette part serait aux alentours de 40 %. La droite et surtout l’extrême droite profiteraient en fait de ces changements, si on exclut de l’analyse l’abstention qui est importante, vous le savez, dans le monde ouvrier.

Plusieurs explications permettraient de comprendre cette évolution : la baisse du nombre d’ouvriers dans certains secteurs (mine, sidérurgie, automobile, etc.), l’éclatement de leur statut (CDI contre CDD notamment) et de leurs conditions de travail (nature des horaires, individualisation de la gestion de la main d’œuvre en lien avec le déclin de la taille des établissements), le moindre impact des syndicats qui participaient à une politisation du monde ouvrier dans ces secteurs d’activité, la disparition des quartiers ouvriers qui se traduit par un déclin de la culture ouvrière traditionnelle, etc.

De plus, (mais vous étudierez cela en classe de Terminale) la tendance à la hausse du niveau de vie, du niveau de formation, la réduction des inégalités durant la plus grande partie du XXe siècle, le développement des médias fait qu’il y a un rapprochement des conditions de vie, des valeurs et des comportements et notamment des comportements de vote pour une partie des ouvriers notamment les plus qualifiés. Ainsi, sans disparaître, le rôle du milieu socioprofessionnel est sans doute moins fort qu’autrefois parce que peut-être moins homogène.

3.2.2. L’identification partisane est de moins en moins forte.

Dès lors, l’identification partisane serait aussi moins forte. En France, cela s’expliquerait aussi par un déclin du clivage droite/gauche, une séparation moins nette entre la gauche et la droite, ce qu’elles représentent en termes de valeurs, de programmes, etc. On retrouve ici ce que l’on a déjà vu plus haut : la gauche accepterait le rôle du marché comme principale institution de décision de ce qu’il faut produire, de ce que l’on peut acheter … même si ce marché, notamment celui du travail, devrait être contrôlé ou régulé par l’Etat. De son côté, la droite se rapprocherait des valeurs de gauche en termes de « libéralisme culturel » : valorisation de l’égalité (notamment entre hommes et femmes), de la liberté de comportement (contraception, etc.), de la tolérance et du respect des différences (mariage homosexuel, etc.), de l’autonomie de l’individu contre l’autoritarisme, etc. Ces rapprochements faciliteraient la volatilité électorale mais aussi les oppositions au sein d’un même parti qui pourraient expliquer que les électeurs puissent passer d’une tendance de la gauche à une autre ou d’une tendance de la droite à une autre voire à l’extrême droite.

Le vote serait aussi de plus en plus lié aux enjeux de l’élection, à la nature des programmes proposés, aux candidats eux-mêmes : l’électeur étudierait ainsi les programmes, les résultats passés des candidats et voteraient non plus par attachement mais par calcul.

3.2.3. Les variables contextuelles sont de plus en plus importantes.

Une autre explication de cette volatilité serait liée à ce que l’on appelle les variables contextuelles : le contexte du vote pourrait favoriser le vote ou non, le vote pour certaines tendances plutôt que pour d’autres.

Tout d’abord, ce qui peut expliquer les variations de la participation et de l’abstention est la nature de l’élection. Ainsi, la participation sera plus fréquente en France pour les élections présidentielles que pour les élections européennes. Récemment, le taux d’abstention au deuxième tour élections présidentielles de 2017 a été de 25,44 % tandis que lors des élections européennes de 2019 (qui a connu d’ailleurs un fort taux de participation par rapport aux précédentes élections) il a été de 49,88 % ! On considère que les élections présidentielles ont plus d’importance étant donné le pouvoir important du Président de la République que les élections européennes dont on estime qu’ils ont relativement peu de pouvoirs. Une autre raison peut être avancée, qui reste proche de la précédente, est l’importance des enjeux de l’élection, mais cette fois, en dehors du pouvoir de ceux que les électeurs élisent. Il s’agit plutôt des sujets sur lesquels semblent se jouer l’élection : la délinquance, l’Europe, le chômage, le pouvoir d’achat, etc. Tous ces thèmes ne mobilisent pas l’électorat avec la même intensité. Autre facteur, la nature des programmes défendus voire les caractéristiques des candidats. S’il n’y a pas vraiment de différences dans les programmes ou s’il n’y a pas une personnalité qui se détache, les électeurs se déplaceront moins pour aller voter.

Ensuite, essayons d’expliquer les changements de vote entre courants d’une même tendance. Si, disons au sein de la gauche, les enjeux sont considérés comme peu importants pour les électeurs (autour de la délinquance, par exemple) ou si les chances d’être au pouvoir sont faibles, les électeurs qui s’identifient habituellement à la « gauche de gouvernement » pourront voter pour des tendances de la gauche dont ils n’ont pas l’habitude : la gauche contestataire ou l’extrême gauche par exemple. Autre situation, autre contexte de vote: il se peut aussi que le nombre élevé de candidats pousse des électeurs à modifier leur vote habituel : ils trouvent des candidats plus en phase avec leur opinion politique et voteront pour eux plutôt qu’au parti pour lequel ils avaient l’habitude de voter. Enfin, il se peut aussi que ce ne soient pas les électeurs qui changent d’orientation politique mais les partis politiques eux-mêmes : pour exprimer les mêmes valeurs, les électeurs modifient leur vote passant, par exemple, d’un vote pour le parti socialiste à un vote pour la France Insoumise, qui représenterait à leurs yeux certaines orientations historiques du Parti Socialiste. On perçoit d’ailleurs ici la difficulté à mesurer la volatilité électorale : ce ne sont pas les électeurs qui se sentent mobiles, mais les partis !

Enfin, la nature du candidat peut pousser à voter pour d’autres candidats que le candidat habituel : pensons aux électeurs de droite lors des élections présidentielles de 2017. Sans doute, certains qui auraient dû voter pour le candidat des Républicains ont voté pour d’autres personnalités (Nicolas Dupont-Aignan, par exemple, ou Emmanuel Macron) du fait de la situation « particulière » du candidat Fillon, en proie à des ennuis judiciaires et soutenus par une frange très traditionnaliste des Républicains.

Mais ici, on s’approche d’un vote pour lequel il y a un changement d’orientation politique. Le cas le plus emblématique dont nous avons déjà parlé concerne les électeurs plutôt classés à gauche, dans les classes populaires, qui ont voté récemment pour l’extrême droite. Dans ce cas-là, la personnalité des candidats peut jouer : l’autorité supposée des candidats du Front national puis du Rassemblement national face à l’insécurité peut avoir un impact tout comme la proximité supposée avec les classes populaires par exemple. De même, les enjeux des élections, l’immigration ou l’insécurité comme en 2002, peuvent pousser les électeurs à voter pour le parti qui a fait de cet enjeu son combat politique.

Ainsi, le contexte du vote peut avoir une influence à la fois sur la participation et sur la nature du vote