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Enseignement de Spécialité de SES de Première, Cours : Chapitre 10. Voter : une affaire individuelle ou collective ?

Chapitre 10. Voter : une affaire individuelle ou collective ?

1. La participation politique est-elle une évidence dans un régime politique démocratique ?

1.1. Les données statistiques montrent que la participation politique n’est pas totale.

1.1.1. Le taux d’inscription sur les listes électorales n’est pas maximum.

Participer au vote lors d’élections nécessite quelques contraintes notamment celle de s’inscrire sur les listes électorales. Or, tout le monde ne s’inscrit pas sur ces listes. On peut mesurer cette première forme de participation ou d’absence de participation politique par la formule suivante :

Taux d’inscription sur les listes électorales = nombre d’électeurs inscrits / nombre d’inscrits potentiels (en %)

Le nombre d’inscrits potentiels dépend bien sûr des règles propres à chaque pays. En France, ce sont des personnes de 18 ans ou plus, au 1er mars de l’année en question, de nationalité française et jouissant de leurs droits civils et politiques. Cette inscription sur les listes électorales ne semble pas une évidence pour tout le monde : en 2018, 88 % seulement des électeurs potentiels étaient inscrits sur les listes électorales en France (dans la majorité des cas, la non inscription est le résultat d’une radiation suite à un déménagement par exemple). Au-delà de considérations purement individuelles, différents facteurs ou différentes situations sociales peuvent l’expliquer. Commençons par étudier les variables classiques : l’âge et le sexe. Vous le constatez dans le tableau ci-dessous, qui présente le taux d’inscription en mars 2018, en France, ce dernier est plus élevé chez les femmes que chez les hommes ; de plus, globalement, il augmente avec l’âge (sauf aux âges les plus avancés) : il est de 85,7 % chez les électeurs potentiels de18-24 ans et de 92,8 % chez les 70-74 ans. Donc, les femmes s’inscrivent plus sur les listes électorales que les hommes et les plus âgés (sauf les très âgés) plus que les plus jeunes.

Âge

18 à 24 ans

25 à 29 ans

40 à 44 ans

45 à 49 ans

60 à 64 ans

65 à 69 ans

70 à 74 ans

90 ans ou plus

Ensemble

Ensemble

85,7

85,0

85,5

87,3

90,8

91,9

92,8

84,5

88,0

Femmes

85,7

85,8

87,2

87,9

91,1

92,1

92,6

83,4

88,7

Hommes

85,7

84,2

83,7

86,6

90,4

91,7

93,1

87,5

87,3

Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3573992#tableau-figure2

Regardons ensuite ce qui se passe selon le milieu social caractérisé par la PCS d’appartenance. Entre 40 et 44 ans, on constate qu’il existe un écart de taux d’inscription d’environ 12,5 points entre les cadres et les ouvriers, le taux d’inscription le plus faible concernait les inactifs et les chômeurs n’ayant pas travaillé, tandis que le plus élevé concernait les agriculteurs. Voilà donc les trois variables dont il faudra interpréter le rôle, et qui caractérisent la plus ou moins forte inscription sur les listes électorales : âge, sexe et milieu social.

Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3573992#tableau-figure2

 

1.1.2. Être inscrit ne signifie pas voter : l’abstention et les votes blancs et nuls.

Une étape supplémentaire dans la participation électorale est, bien sûr, d’aller voter, une fois que l’on est inscrit. On distingue alors l’abstention électorale, qui concerne les inscrits qui n’ont pas voté, et la participation électorale, celles des « votants ». On obtient un taux d’abstention mesuré comme suit :

Taux d’abstention = nombre d’abstentions / nombre d’inscrits (en %)

Et en parallèle un taux de participation mesuré par un rapport simple :

Taux de participation = nombre de votants / nombre d’inscrits (en %)

Ainsi, par exemple, au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, il y avait 47 582 183 inscrits sur les listes électorales et 10 578 455 de personnes se sont abstenues soit un taux d’abstention de 22,23 % (10 578 455 / 47 582 183),  et donc un taux de participation de 77,77 %. Au deuxième tour, le nombre d‘inscrits était de 47 568 693 et le nombre de votants de 35 467 327 soit un taux de participation de 74,56 % (35 467 327 / 47 568 693), et donc un taux d’abstention de 25,44 %. On constate depuis de nombreux scrutins que la participation a tendance à faiblir dans la plupart des démocraties représentatives, et notamment en France. Les causes seront évoquées dans la partie suivante.

Ensuite, plutôt que d’exprimer une opinion précise, les votants peuvent très bien voter « blanc » ou « nul ». Un vote « blanc » consiste à déposer une enveloppe vide ou un bulletin sans nom de candidat dans l’urne alors qu’un vote nul correspond à un bulletin déchiré ou annoté déposé dans l’enveloppe déposée dans l’urne. L’interprétation des votes blancs ou nuls est délicate, mais on peut supposer que dans leur majorité l’objectif des votants est de montrer leur opposition à tous les candidats et tous les programmes. Depuis 2014, les votes « blancs » ou « nuls » sont décomptés séparément sans faire partie des suffrages appelés « exprimés ». Ainsi, le ministère de l’intérieur, qui s’occupe des opérations électorales, donne le tableau suivant pour le second tour des élections présidentielles :

 

 

Nombre

% Inscrits

% Votants

Inscrits

47 568 693

  

Abstentions

12 101 366

25,44

 

Votants

35 467 327

74,56

 

Blancs

3 021 499

6,35

8,52

Nuls

1 064 225

2,24

3,00

Exprimés

31 381 603

65,97

88,4

Source : https://www.interieur.gouv.fr/

1.2. Certains facteurs sociologiques peuvent expliquer la participation électorale.

1.2.1. La participation politique peut être une décision réfléchie quand on se pose la question : à quoi sert le vote pour l’électeur ?

En effet, les politistes se posent souvent la question inverse de celle que l’on se pose couramment: pourquoi les gens se déplacent-ils pour aller voter (et non pas pourquoi les citoyens ne votent-ils pas) ? Est-il en effet vraiment rationnel, au sens des économistes (donc, à partir d’un calcul coûts/avantages), de participer à la vie politique en votant. N’est-il pas coûteux en temps, en informations, etc. de choisir pour quel candidat ou pour quelle liste voter ? Et cela pour un avantage très faible, comme participer à la désignation de nos représentants, exprimer son opinion politique ou plus largement affirmer son appartenance à la communauté nationale, des citoyens ? En effet, notre vote seul a-t-il vraiment une influence réelle sur le résultat du vote ? Peu d’élections, presqu’aucune sans doute, se joue à une voix près ! Notre vote ne pouvant influencer fortement le résultat, il a y peu d’avantages personnels à voter alors que les coûts sont certains : se déplacer, s’informer sur les candidats ou les listes de candidats, sur les programmes, sur les actions et leurs effets, etc. Pour certains politistes, c’est donc plus la participation qu’il faut expliquer que l’abstention ! Dans certains cas, notamment pour des élections locales, les avantages personnels à voter peuvent apparaitre et des électeurs stratèges, parfois appelés électeurs médians, peuvent « faire monter les enchères » entre les candidats pour obtenir un gain particulier (la construction d’une piscine, d’un skate park, le détournement d’une voie, etc.). Dans ce cas, leur vote est avant tout déterminé par l’intérêt personnel et la volonté de retirer un avantage direct de leur participation.

1.2.2. Le degré d’intégration sociale est un facteur explicatif essentiel de la participation politique.

Ce que l’on a mis en évidence sur l’inscription se retrouve plus ou moins lors du vote : les plus jeunes votent moins en proportion que les retraités (sauf les plus âgés d’entre eux), les milieux les moins favorisés votent aussi globalement moins en proportion que les milieux sociaux les plus favorisés. Comme pour l’inscription sur les listes électorales, la participation et l’abstention sont liées au degré d’intégration sociale. Prenons les élections présidentielles et législatives de 2017 en France et regardons les personnes qui s’abstiennent de manière systématique à toutes ces élections et à l’opposé celles qui votent de manière systématique.

 

Vote systématique

Abstention systématique

 
 

Ensemble des inscrits

35,5

13,8

 

Pour les inscrits de 25 ans et plus

 

Diplôme

 

Sans diplôme

28,7

25,0

 

Inférieur au Bac

37,5

13,9

 

Bac

34,7

11,9

 

Supérieur au Bac

41,6

8,2

 

Catégorie sociale

 

Agriculteurs exploitants

44,1

7,1

 

Artisans, commerçants et chefs d'entreprise

36,2

9,8

 

Cadres et professions intellectuelles supérieures

45,1

6,4

 

Professions intermédiaires

35,4

8,7

 

Employés

30,3

12,1

 

Ouvriers

26,1

16,0

 

Retraités

45,8

16,0

 

Autres personnes sans activité professionnelle

25,9

21,5

 

Niveau de vie

 

1er quartile

28,5

20,7

 

2e quartile

33,8

14,2

 

3e quartile

40,1

10,3

 

4e quartile

46,7

7,2

 

Source : d’après Guillemette Buisson et Sandrine Penant, Élections présidentielle et législatives de 2017 : neuf inscrits sur dix ont voté à au moins un tour de scrutin, INSEE première n°1670, octobre 2017.

L’abstention systématique concerne plutôt les non diplômés, (puisque 25 % des inscrits de plus de 25 ans s’étaient abstenus aux quatre tours des élections législatives et présidentielles de 2017), les personnes appartenant à des catégories populaires (16 % des inscrits ouvriers de plus de 25 ans s’étaient systématiquement abstenus) et les personnes ayant les niveaux de vie les plus faibles (20,7 % dans le premier quartile). Pour comparaison, ces proportions étaient de 8,2 % pour les inscrits de plus de 25 ans ayant un niveau supérieur au bac, de 6,4 % chez les cadres et professions intellectuelles supérieures et de 7,2 % chez les 25 % des inscrits ayant le niveau de vie les plus élevé. On constate les mêmes différences si l’on s’intéresse, à l’opposé, à la participation systématique. Dès lors, il apparaît clairement que ce sont les individus les mieux intégrés à la société et notamment par le travail qui participent le plus et les moins intégrés qui s’abstiennent plus. Vous le savez, une explication sociologique traditionnelle des comportements met l’accent sur la socialisation. Les milieux populaires aujourd’hui sont plus largement déstructurés politiquement: ils ont eu à subir le déclin des mouvements ouvriers organisés par des syndicats comme la CGT ou par certains paris politiques comme le PCF. Or, ce sont ces mouvements qui participaient à la politisation des milieux populaires (par l’espérance qu’ils leur offraient d’une vie meilleure) et à leur mobilisation lors des élections.  Ils ne participent plus autant qu’avant à leur socialisation politique. D’une manière plus générale, l’intégration durable à un milieu socioprofessionnel pousse à s’intéresser et à participer à la vie publique.

1.2.3. Il faut aussi tenir compte de l’intérêt pour la politique et du sentiment de compétence politique.

La participation électorale peut dépendre de l’intérêt porté à la politique, tout comme l’abstention montre un certain désintérêt. Là encore, il semble que cet intérêt pour la politique dépende largement du milieu et du niveau de formation. Ce n’est pas une nouveauté, comme vous pouvez le constater dans le tableau suivant, lors d’une enquête ancienne datant de 1970, la proportion de personnes qui s’intéressent « assez » ou « beaucoup » à la politique est d’autant plus élevée que les individus ont un niveau de formation élevé ou appartiennent à une profession située en haut de la hiérarchie socioprofessionnelle.

À côté de l’absence d’intérêt pour la politique, qui est donc assez partagée mais plus fréquente dans les milieux défavorisés, il faut ajouter le sentiment de compétence politique. En effet, les individus se sentent plus ou moins de capables de se repérer dans le champ politique et de porter des jugements sur la pertinence de telle ou telle proposition élaborée dans le champ politique. Là encore, il apparaît que le sentiment de compétence politique est plus fort dans les groupes socioprofessionnels ayant le niveau de formation le plus élevé. C’est ce que l’on peut associer à la notion de « cens caché » pour D. Gaxie. Certaines personnes peu diplômées, faiblement intégrées socialement n’ont pas ou ne sentent pas de compétence à juger telle ou telle action politique, tel ou tel programme politique. Mais ce n’est pas toujours le cas. Reprenons l’exemple historique du PCF : Il a permis la politisation des milieux ouvriers jusqu’au milieu du XXe siècle qui participaient plus fréquemment que ce que leurs caractéristiques socioprofessionnelles auraient pu laisser penser.

1.3. Il ne faut négliger le rôle des variables contextuels.

1.3.1. La perception des enjeux du vote peut déterminer la participation.

Le contexte général ou la nature des candidats dans lequel a lieu le vote peut ou non favoriser la participation. Par exemple, en 2007, au deuxième tour de l’élection présidentielle, ne restaient que Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen. C’était la première fois depuis le début de la Ve République qu’un candidat de l’extrême droite arrivait au second tour. La dramatisation de l’élection (Jacques Chirac n’a pas voulu débattre avec Jean-Marie Le Pen, considéré comme non démocrate et non républicain) a abouti à une très forte participation : 79 % environ contre 72 % au premier tour. Il en a été de même en 2012 avec une participation de près de 84 % aux deux tours : l’enjeu était de mettre au premier plan de nouvelles générations (… à l’époque du moins !) : Nicolas Sarkozy d’un côté Ségolène Royal de l’autre. Une nouvelle forme de vote sur enjeux peut aussi apparaitre : le choix électoral serait influencé par les prises de position des différents candidats sur les problèmes placés au cœur du débat public. Cela suppose que l'électeur, plus instruit et informé, perçoive des différences de position entre les candidats et vote pour un candidat parce qu'il est proche de sa position sur le sujet, et non en fonction de son étiquette politique. Ce vote sur enjeux est le résultat de l’autonomisation et de l’individualisme croissants des sociétés occidentales. L’électeur rationnel adapte son vote aux grandes questions politiques, sociales et économiques du moment, ce qui rend son choix plus volatile. C’est ainsi que des enjeux la protection de l’environnement peuvent expliquer des résultats importants pour les partis écologistes, autrefois négligés et uniquement associés à un « vote de gauche libertaire ».

1.3.2. Le type de scrutin joue aussi sur la participation.

En France, certaines élections sont considérées plus importantes que d’autres du fait des représentants qu’il faut élire. Ainsi, lorsqu’on élit le Président de la République, la participation est forte (son pouvoir est en France très important comme vous le savez, sa stature politique l’est tout autant) tout comme lorsque nous élisons des conseillers municipaux dont les décisions sont considérées comme touchant plus directement les citoyens (le cadre de vie peut être changé par des décisions politiques visibles par les citoyens). L’enjeu porte donc ici sur la nature des représentants que nous élisons. Il semble d’ailleurs que les élections législatives soient moins prisées depuis que les députés sont élus juste après les élections présidentielles.