3. Des conflits du travail aux conflits sociétaux ?

3.1. Des conflits du travail aux conflits sociétaux : des arguments avancés qui sont contestés

Selon certains sociologues, les sociétés des pays développés seraient passées à partir des années 1970 de sociétés matérialistes à des sociétés postmatéralistes dans lesquelles les besoins matériels de base de la population sont assurés et dont les besoins sont de nature immatérielle. A travers ce changement social, les valeurs portées par les conflits sociaux auraient également évolué passant de revendications liées à la satisfaction des besoins primaires (revendications sur les salaires) à des revendications liées au respect de l’individu, de son identité, de son épanouissement personnel (femmes, minorités, etc.) ou encore de son cadre de vie (l’environnement, lutte contre l’homophobie, droit à l’avortement, développement durable …). Ces nouvelles valeurs auraient notamment été portées par les nouvelles classes moyennes salariées, fortement éduquées, pour lesquelles les contraintes économiques se sont desserrées.

Toutefois, d’autres sociologues soulignent que de tels mouvements sociaux défendant ce type de valeurs ne sont pas nouveaux ; ils ont pu exister autrefois que ce soit les mouvements de défense des droits des femmes (avec les suffragettes par exemple au début du XXe siècle), les mouvements de défense de la nature (protection de la nature et des animaux avec la création de la SPA au XIXe siècle) ou les mouvements alternatifs (avec les phalanstères ou la création des coopératives et mutuelles au XIXe siècle). Il est vrai que ces mouvements ont pu avoir plus ou moins d’importance selon les périodes, réaliser des actions plus ou moins fortes ou plus ou moins médiatiques. Quoi qu’il en soit, ces mouvements ont déjà existé même s’ils prennent des aspects différents aujourd’hui.

Les critiques de la thèse postmatérialiste notent surtout que, dans de nombreux conflits, les aspects matériels et les aspects immatériels ne sont pas aussi distincts les uns des autres que pourrait le laisser croire cette thèse. Elles posent aussi les questions suivantes. Lorsque, avant les années 1970, les ouvriers se mettaient en grève et manifestaient, était-ce uniquement pour des raisons matérielles ? N’y avait-il pas aussi des enjeux plus immatériels de reconnaissance identitaire, de volonté d’intégration dans la société ? Enfin, dans les années 1970, lorsque les mouvements féministes revendiquaient l’égalité entre homme et femme, ce n’était pas seulement une égalité de droit ou abstraite en termes de reconnaissance mais aussi pour une égalité réelle de salaires, d’emplois ou de conditions de travail. Bref ! L’idée d’une évolution historique de conflits de nature matérielle vers des conflits de nature immatérielle peut être remise en cause.

Il apparaît donc que, dans toute société, des conflits divers peuvent coexister et que certains sont certainement plus importants que d’autres durant certaines périodes et que d’autres, restés latents durant de longues années, peuvent se réactiver, comme avec les mouvements féministes depuis le XIXe siècle.

3.2. La diversité des conflits et des formes de conflits dans notre société

3.2.1. Les conflits autour du travail demeurent importants mais changent de forme.

En France, le nombre de jours de grève en France est passé de 4 millions pendant les 10 ans qui suivent mai 1968 à 500 000 depuis 20 ans. La baisse est importante et semble signifier un déclin des conflits du travail au profit d’autres types de conflits. Toutefois, d’une part les formes de contestation dans le monde du travail évoluent : blogs de salariés en colère, débrayage, absentéisme ou encore séquestration des patrons, etc. D’autre part, les conflits du travail apparaissent moins généraux à une branche ou l’échelle nationale et semblent plus localisés. En tout cas, les conflits du travail semblent moins visibles et plus difficiles à comptabiliser que lorsqu’ils prenaient comme forme la grève.

À plus long terme, une évolution très importante doit être soulignée concernant le monde du travail et les conflits : l’institutionnalisation des relations de travail et de leur conflit. L’institutionnalisation des conflits est un processus au cours duquel les conflits sont peu à peu encadrés par des règles fixées par l’État et le rôle des organisations qui participent au conflit est reconnu et encadré. C’est notamment le cas des syndicats qui, peu à peu, sont devenus de véritables organisations consultées par les gouvernements lors de mise en place de réformes par exemple et qui ont le pouvoir de négocier avec les représentants des employeurs ou l’État certaines règles organisant les relations de travail et la protection sociale. À travers cette reconnaissance de la part du politique, l’État peut ainsi mieux contrôler les conflits en ayant un contact régulier avec ces organisations pour prendre le pouls du contexte social : le gouvernement peut consulter les partenaires sociaux avant de se prononcer sur un projet de réforme par exemple et le retirer ou l’amender si les oppositions semblent trop fortes. Cette institutionnalisation participe donc à la réduction des conflits sociaux… ce qui ne signifie nullement que les problèmes liés au travail ont disparu.

Dans ce cadre, l’affaiblissement des syndicats peut être interprété non comme une des causes de la baisse des grèves mais plutôt comme nuisible à la bonne régulation sociale du monde du travail et peut rendre certains conflits sinon plus fréquent du moins plus violents et moins prévisibles. En effet, les effectifs de salariés syndiqués baissent fortement depuis la fin de la 2nde guerre mondiale : 40 % des salariés étaient syndiqués en 1950 contre moins de 10 % aujourd’hui. De nombreux facteurs peuvent expliquer cette évolution : depuis les années 1950 jusqu’aux années 1980, l’amélioration des droits et de la protection des travailleurs et la hausse des revenus rendent moins utile l’adhésion syndicale d’autant que leur rôle est reconnu par l’État ; la transformation des emplois joue aussi dans ce sens (déclin du nombre d’ouvriers dans les branches industrielles, tertiarisation des emplois, travail dans des structures plus petites, etc.). Pour des facteurs de moins long terme, des sociologues mettent en avant l’institutionnalisation des syndicats qui éloignent les syndicats de leur base, la montée du chômage et la précarité que n’arrivent pas à contrecarrer les syndicats les rendent inefficaces aux yeux des salariés qui s’en détournent donc. Ces évolutions peuvent, vous le comprenez bien, être interprétées de manière totalement différente : l’amélioration et des transformations de la situation des salariés et le déclin des syndicats se traduisent par des conflits du travail moins fréquents laissant place à d’autres types de conflits.

3.2.2. L’existence d’autres types conflits affirme aussi la diversité des objets, des objectifs et des modes d’action sociale aujourd’hui.

Il est possible de présenter la diversité de ces mouvements sociaux aujourd’hui selon leur objet. Donnons quelques exemples. Il peut s’agir de protéger la nature et l’environnement avec de nombreuses associations écologistes comme WWF ou Greenpeace. Il existe aussi des associations qui luttent pour l’égalité entre hommes et femmes avec des mouvements féministes comme Osez le féminisme ! Ou La Barbe, mais aussi celles de défense des homosexuels, de défense des sans-papiers, des mal-logés, etc. Vous connaissez peut-être des associations qui luttent pour la paix dans le monde ou contre la « mondialisation libérale » ou d’autres qui défendent les droits des lycéens ou des étudiants. Il serait possible de multiplier les exemples, notamment vers des actions collectives beaucoup moins organisées comme dans les émeutes urbaines de quartiers défavorisés, mais vous comprenez l’essentiel : l’extrême diversité des mouvements sociaux aujourd’hui. À noter que ces mouvements ont des objets de lutte spécifiques autre que celui plus général d’égalité comme la recherche d’une certaine reconnaissance d’une identité spécifique comme dans les luttes féministes. Cela s’accompagne bien sûr d’objectifs spécifiques comme la reconnaissance du droit à disposer de son corps (contraception, etc.) dans le cas des mouvements féministes.

Précisons quels peuvent être les objectifs de ces différentes actions collectives. Il peut s’agir bien sûr d’obtenir de nouveaux droits de la part du pouvoir politique (le mariage homosexuel récemment en France) ou de mieux les faire appliquer comme le droit à l’avortement avec le Planning familial ou Osez le féminisme !. Il peut s’agir aussi de faire vivre une cause comme la défense d’une identité régionale ou d’une langue régionale, ou dans les mouvements écologistes de proposer des actions concrètes pour favoriser l’environnement(contre la construction d’un aéroport ou d’un barrage par exemple) mais il peut s’agir aussi de la défense des mal-logés en réclamant par l’occupation la réquisition de logements vides.

Les modes d’action et d’organisation, vous le voyez, peuvent être là aussi très divers. Le mode d’organisation le plus fréquent est la création d’associations dédiés à la lutte. Mais des partis politiques peuvent aussi être formés comme des partis écologistes ou de partis autonomistes ou indépendantistes. Parfois, notamment au niveau international, ce sont des regroupements d’associations ou de mouvements divers (partis politiques, syndicats de travailleurs, d’agriculteurs, etc.) comme dans le mouvement alter-mondialiste. Les luttes prennent, là encore, des formes diverses : manifestations forcément, informations données au public par des tracts, des articles ou des livres, occupation de locaux ou de territoires, actions spectaculaires pour attirer les médias (par exemple contre le nucléaire avec l’entrée dans des centrales nucléaires), tenue de blogs, aides concrètes aux victimes (de violence conjugale par exemple), etc. Très souvent lorsque des règles de droit sont en jeu, les partis politiques sont interpellées ; parfois ces mouvements peuvent juger et évaluer les programmes des candidats sur les thèmes qui les préoccupent pour influencer à la fois les électeurs mais les partis eux-mêmes.