2. Conflits sociaux et changement social : les conflits sociaux sont-ils un moteur au changement social ou une résistance au changement ?

2.1. Les conflits sociaux favorisent le changement social même si certains groupes sociaux peuvent s’y opposer

C’est K. Marx qui a insisté sur le fait que les conflits sociaux, pour lui les conflits de classe en fait, étaient à l’origine des changements sociaux les plus importants. C’est ainsi la bourgeoisie qui a transformé la société d’ancien régime en une société capitaliste au « moment » de la Révolution française. Toutes les règles qui nuisaient à son épanouissement ont été abolies : les marchés libres se sont développés, la concurrence sur tous les marchés (biens et services, terre, travail, etc.) a pu s’exercer et favoriser le libre exercice des activités économiques. Mais dans cette société de nouveaux conflits de classe sont nés qui ont opposé les ouvriers et les capitalistes. Leurs intérêts opposés (puisque les revenus des uns, la bourgeoisie, provient d’une ponction sur le revenu gagné par les autres, les ouvriers qu’elle embauche et rémunère librement, comme elle veut) vont participer à la formation des deux classes sociales qui vont lutter entre elles pour imposer une organisation sociale spécifique. Pour la bourgeoisie, il s’agit de défendre la société présente (la liberté et le droit de propriété notamment) qui est, d’après eux, source de bienfaits pour l’ensemble de la population y compris les ouvriers. Mais, pour Marx, cette liberté est la liberté laissée à la bourgeoisie d’exploiter les travailleurs. Pour les ouvriers, il s’agit de défendre non seulement leurs propres intérêts (emploi, salaires, durée du travail, etc.) mais d’élaborer une société dans laquelle l’exploitation n’existerait plus, une société sans classes sociales. Pour cela, il faut créer des syndicats et des partis politiques révolutionnaires qui transforment la société pour établir une société communiste, sans classes sociales et sans exploitation.

Mais, souvent, des changements sociaux moins radicaux sont proposés pour améliorer les règles de vie sociale et pas seulement dans le monde du travail. Rappelons tout de même, que les luttes des syndicats des travailleurs, sans aboutir à un changement complet de la société française, ont modifié les règles d’organisation du travail dans les entreprises en termes de limites d’âge, d’horaires, de salaires, de règles de licenciement ou de protection contre le chômage, etc. Ces changements ont ainsi permis l’intégration progressive du monde ouvrier dans la société et la reconnaissance du salariat qui est devenu synonyme de statut protecteur.

Sortons du cadre du monde du travail et donnons quelques exemples de conflits ayant modifié les règles de vie sociale. Souvent, le simple sentiment d’une injustice porté par des groupes sociaux (car il rompt l’idéal d’égalité) peut être la source de conflits, de mouvements sociaux susceptibles d’entraîner des modifications de l’ordre social. Prenons l’exemple de la place des homosexuels dans notre société. Les luttes portées par des associations gay ou lesbiennes et la reconnaissance de leur cause par certains partis politiques ont modifié certaines lois comme celle du mariage qui est accordée aujourd’hui en France quel que soit le sexe des personnes en couple souhaitant se marier. Mais il ne faut pas croire que ces changements se soient fait de manière « naturelle ». Des luttes ont eu lieu puisque, comme vous le savez, des opposants à ces changements se sont exprimés contre le mariage pour tous. De différentes façons et notamment par des manifestations.

Un peu plus anciennes sont les luttes féministes des années 1960-1970 qui se sont traduites par des règles de plus en plus égalitaires pour les hommes ou pour les femmes en termes de liberté de travail, de gestion des comptes, de contrôle de son propre corps (pilule, avortement notamment). Là encore, des oppositions politiques ont été nombreuses pour lutter contre ces changements de règles.

2.2. D’autres conflits peuvent se développer en réponse à des changements non souhaités

D’autres mouvements sociaux peuvent aussi s’opposer à des modifications de règles d’organisation de la vie sociale qui ne sont pas forcément portées par des groupes sociaux spécifiques. Précisons tout d’abord, ce que l’on appelle « mouvement social », expression que nous n’avons pas encore bien définie et qui peut sembler contradictoire avec les exemples choisis ici. Il s’agit de toute action collective visant à changer les comportements et/ou les institutions en un sens favorable à un groupe actif et organisé. On parlera donc de mouvements sociaux pour qualifier toute action collective revendicative visant à transformer l’ordre social existant, c’est-à-dire les règles de vie sur lesquelles s’accordaient plus ou moins jusqu’alors les individus et différents groupes sociaux. Dans les cas qui nous intéressent ici, vous allez le voir, il s’agit plutôt d’un mouvement qui se forme pour lutter conte une volonté de changement en cours ou projeté (par des projets de loi par exemple). Il n’en demeure pas moins que l’on utilise l’expression « mouvement social » pour désigner les actions collectives utilisées.

Prenons deux exemples pour monter que certains mouvements sociaux peuvent être interprétés comme s’opposant à des changements en cours : les grèves de 1995 en France et les luttes altermondialistes.

Les grèves de 1995 en France, les plus importantes depuis mai 1968, ont débuté pour s’opposer à un projet de réforme des retraites dans le secteur public mais aussi à des réformes d’autres branches de la sécurité sociale comme la branche « famille ». Il s’agissait notamment de rallonger la durée de cotisation pour avoir une retraite à taux plein dans le secteur public et la rapprocher de celle du privé, mais aussi de rendre imposables les allocations familiales, d’augmenter les cotisations maladie payées par les chômeurs et les retraités. Ces mesures, qui réduisaient certains « acquis sociaux », ont abouti à des grèves et des manifestations dans le secteur public mais aussi privé. Ces mouvements se sont traduits notamment par le retrait des mesures sur les retraites et donc l’abandon de nouvelles règles prévues par le gouvernement de l’époque.

Autre exemple de refus des évolutions économiques et sociales en cours : les luttes altermondialistes. Ce mouvement ne s’oppose pas à la mondialisation en général, mais à la mondialisation telle qu’elle existe aujourd’hui – cette formulation revendique donc une autre mondialisation. Il est présent dans la plupart des pays du monde avec notamment l’association ATTAC mais parfois avec le soutien de certains partis politiques et de syndicats de travailleurs. Son objet est clair : il s’oppose de manière explicite à la mondialisation telle qu’elle se développe aujourd’hui par l’action des firmes transnationales, et celle des organisations mondiales comme le F.M.I., l’OMC ou la Banque mondiale qui prônent une libéralisation des économies et des échanges. Ce mouvement souhaite que la mondialisation soit plus respectueuse des hommes (contre le travail des enfants par exemple), de l’environnement (contre la déforestation au Brésil,…), de l’égalité entre individus, etc. Dans ce domaine, les résultats de ces luttes sont sans doute assez mesurés même s’il semble que les FMN prennent plus en compte qu’autrefois ces valeurs dans leur stratégie ou leur façon de produire.