Synthèse Chapitre 5. La croissance économique est-elle compatible avec la préservation de l'environnement ?

La croissance nous a permis depuis deux siècles de bénéficier de gains importants en matière de niveau de vie et de bien-être pour la population. Mais ces deux siècles de croissance ne se sont pas faits sans pression sur les hommes ni sur notre environnement. Dès lors, est-il possible de concilier croissance et préservation de l’environnement ? Les dégradations environnementales et plus particulièrement la pollution obligent les États à mettre en œuvre des politiques climatiques. Quels sont les instruments de cette politique ? En quoi ces instruments sont-ils complémentaires ?

Pour cela, nous commencerons par établir un état des lieux des limites écologiques de la croissance qui nous obligera à préciser ce que peut être un développement durable ou une croissance soutenable. Nous mettrons ensuite l’accent sur les politiques climatiques.

1. La croissance économique peut nuire à environnement et au développement futur non seulement parce qu’elle est source de pollution mais aussi parce qu’elle puise de manière excessive dans le patrimoine naturel.

Les activités humaines liées à la croissance économique dégradent les écosystèmes, détruisant ainsi une partie de notre stock de capital naturel et, peut-être, nos possibilités de croissance future. Après avoir présenté les mécanismes par lesquels la croissance dégrade l’environnement, nous nous demanderons si le développement durable, que nous définirons alors, peut être une solution pour concilier croissance et préservation de l’environnement.

1.1. Comment la croissance nuit à l’environnement ?

1.1.1. La croissance économique nécessite l’utilisation et l’exploitation de différents types de capitaux et notamment du capital naturel.

Commençons par le capital physique que vous connaissez. La croissance peut dépendre, vous le savez, de la quantité de capital physique c’est-à-dire des machines, des infrastructures, des équipements, des entreprises… puisqu’il permet de produire des biens et des services utiles pour satisfaire les besoins des individus.

Le capital humain qui regroupe les capacités physiques, intellectuelles d’un individu ou d’un groupe d’individus joue un rôle aussi ; il peut être accumulé par la formation, initiale ou professionnelle. Ainsi, l’investissement que nous consacrons à la santé, à l’éducation et à la recherche figure parmi les principaux déterminants de la croissance de la productivité globale à long terme. L’OCDE et les travaux de Gary Becker montrent que si chaque individu consacre une année de son temps à bonifier son capital humain, les effets sur le la croissance en seraient très positifs car le P.I.B./hab devrait augmenter sur le long terme de 4 à 10 %. (Le capital humain. Comment le savoir détermine notre vie, OCDE 2007). Notons aussi qu’il est par ailleurs un élément direct de l’accroissement du bien-être des individus.

Le capital institutionnel, quant à lui, regroupe les dispositions politiques, juridiques et institutionnelles en vigueur. Ces institutions sont ici l’ensemble des cadres et contraintes humaines qui structurent les interactions politiques, économiques et sociales. Appareil législatif, autres normes formelles ou informelles, valeurs, peuvent contribuer à la croissance économique. De nombreux économistes insistent aujourd’hui sur leur importance qu’il s’agisse du respect du droit de propriété et du droit de la concurrence ou de règles qui favorisent l’innovation (comme les brevets d’invention) voire de règles qui empêchent l’appropriation de l’activité économique par une minorité, etc.

L’approche du développement durable met en lumière un nouveau capital qui nous intéresse particulièrement ici : le capital naturel. Le capital naturel regroupe l’ensemble des ressources naturelles utiles directement aux hommes ou qu’il peut exploiter techniquement et économiquement. En effet, ces ressources peuvent être source d’aménités comme on dit parfois, de bien-être (regarder une beau paysage, se promener dans une forêt, etc.) et nécessaire à la vie sur terre (et notamment celle des hommes) mais aussi moyen de production (forêt pour son bois dans la menuiserie par exemple).

1.1.2. La croissance économique peut dégrader le capital naturel

Ce qui pose problème est que, parmi ces capitaux nécessaires à la croissance, certains, notamment au sein du capital naturel, ne sont pas renouvelables à échelle humaine (le pétrole ou l’uranium, par exemple). De plus, la croissance économique peut dégrader d’autres formes de capital naturel du fait de rejet de polluants. Approfondissons tous ces points.

La croissance actuelle épuise les ressources non renouvelables en matières premières et en énergie. Elle est à l’origine du rejet en quantités grandissantes des déchets, y compris des gaz polluants comme le CO2, qu’on ne sait pas totalement traiter et gérer. Si pendant des millénaires, le développement des sociétés humaines n’a eu que de faibles effets, souvent localisés, sur la nature, depuis deux siècles, il semble que la croissance s’est accompagnée d’une dégradation des ressources naturelles et même d’un épuisement de certaines d’entre elles. En effet, la croissance nécessite l’utilisation de plus en plus importante de ressources naturelles pour répondre aux besoins des consommateurs et des producteurs : plus les entreprises produisent, plus les ménages se déplacent, se chauffent, s’éclairent, plus les besoins en énergie sont importants. Or, ces ressources énergétiques ne sont disponibles souvent qu’en quantité finie, limitée. On estime qu’au rythme de consommation actuelle, compte-tenu des connaissances sur l’état des stocks de ressources énergétiques, l’exploitation à l’échelle industrielle de certaines de ces ressources ne sera bientôt plus possible. Ainsi la fin de l’uranium est prévue pour 2040, le pétrole pour 2050, le gaz pour 2072, les métaux rares et même non précieux tel que le fer pour 2087.

En plus des ressources énergétiques, nous surexploitons aussi d’autres ressources comme les ressources halieutiques. Récemment l’Organisation des Nations-Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO) a estimé que la part de stocks de poissons de mer sous-exploités ou exploités modérément est passée de 40 % au milieu des années 1970 à 15 % en 2008. Celle de stocks surexploités, épuisés ou en phase de reconstitution a augmenté passant de 10 % en 1974 à 32 % en 2008 montrant que ces stocks de poissons ne peuvent se renouveler du fait de leur exploitation par l’homme.

La croissance est aussi responsable de l’érosion de la biodiversité. De nombreuses espèces animales et végétales sont en voie de disparition. Cet appauvrissement de la biodiversité est dû au fait que, pour faire face aux besoins de plus en plus importants de la population, les surfaces cultivées pour l’agriculture augmentent, grignotant peu à peu les zones de forêts qui abritent de nombreuses variétés d’espèces végétales et animales et qui sont très utiles pour réduire certaines pollutions.

Afin de mettre en culture de nouvelles terres, de récolter du bois de chauffage par exemple pour augmenter les sources d’énergie et produire plus, la déforestation, gagne du terrain.

Selon les conclusions du quatrième rapport du Groupement intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le réchauffement climatique est en grande partie liée aux activités humaines non seulement de production mais aussi de commercialisation (transport notamment) et de consommation. En effet, ce réchauffement climatique provient notamment de la pollution de l’air due à ces activités économiques. Les experts du GIEC ont publié fin septembre 2013 le premier volet de leur 5e rapport. Selon eux, le réchauffement du système climatique est sans équivoque, et depuis les années 1950, beaucoup des changements observés sont sans précédent. L’atmosphère et l’océan se sont réchauffés, la quantité des neiges et glaces a diminué, le niveau des mers s’est élevé, et les concentrations des gaz à effet de serre ont augmenté. Depuis les années 1970, les émissions mondiales de gaz à effet de serre ont été multipliées par 2 sous l’effet de la croissance économique et de la forte augmentation de la demande d’énergie fossile provenant des pays émergents. Les conséquences sur le capital naturel sont de nature très diverse : raréfaction voire disparition (selon les zones géographiques bien sûr) de l’eau, recul de la biodiversité, etc.

1.2. Les conséquences de la dégradation du capital naturel comme source de croissance future

On peut penser aussi que la dégradation de l’environnement peut, à son tour, avoir des conséquences néfastes sur la croissance économique. En tant que moyen de production, la rareté des matières premières et de l’énergie pourraient avoir un impact négatif sur la croissance : sans pétrole, de nombreuses entreprises ne pourraient mettre en œuvre un processus de production efficace techniquement et économiquement. Sans en arriver à cette situation extrême d’absence de pétrole, on peut penser que leur rareté entraînerait une hausse de leur prix ce qui rendrait la production plus coûteuse, moins rentable et n’inciterait pas à la hausse de la production. À tout le moins, il faudrait une adaptation coûteuse des façons de produire en passant à d’autres formes d’énergie par exemple. Mais ici, nous commençons à aborder la question de la substituabilité ou non des différents types de capitaux que nous allons approfondir dans les paragraphes suivants avec l’idée de développement durable ou de croissance « soutenable ».

1.3. Le développement durable, un objectif pour préserver la croissance économique et protéger l’environnement ?

1.3.1. Qu’est-ce que le développement durable ?

Une croissance est “soutenable” si elle est durable dans le long terme, c’est-à-dire si elle ne met pas en danger le bien-être futur des populations et respectueuse de l’environnement, mais aussi si elle est acceptable par tous pauvres comme riches aujourd’hui et demain. Cette croissance soutenable, c’est aussi ce que de nombreux hommes politiques et le PNUD appellent le «  développement durable ». D’après le Rapport Brundtland de 1987, rédigé au nom de l’ONU, il s’agit plus précisément d’un développement qui satisfait les besoins de chaque génération, à commencer par ceux des plus démunis, sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs. Il y a donc deux aspects à souligner : d’une part, on y aborde l’aspect répartition des fruits de la croissance puisqu’on affirme la primauté des besoins des plus démunis, d’autre part on insiste sur la prise en compte des besoins des générations futures pour orienter voire limiter notre croissance actuelle. Le développement durable repose sur trois dimensions :

— Une dimension économique : le développement durable suppose une croissance qui permettent d’améliorer le niveau de vie des populations actuelles et futures

— une dimension sociale : les progrès économiques doivent s’accompagner d’un développement humain qui permettent aux populations, notamment les plus défavorisées, d’accéder à l’éducation, la santé, de pouvoir vivre décemment dans un logement et d’avoir un emploi. (Voir encadré sur le développement)

— une dimension environnementale : cette croissance et ce développement humain doivent se faire en protégeant les ressources naturelles, la faune et la flore. La soutenabilité de la croissance est la capacité de transmettre aux générations futures la possibilité d’assurer au minimum un bien-être égal à celui de la génération actuelle.

La croissance est donc soutenable si nous sommes capables de léguer aux générations futures un même niveau de bien-être ou un niveau supérieur que celui dont nous disposons.

1.3.2. Quel type de soutenabilité : forte ou faible ?

De ce point de vue, on peut distinguer deux principales conceptions de la soutenabilité qui se différencient l’une de l’autre notamment par le degré de substituabilité qu’elles accordent aux différentes sortes de capital : capital naturel, capital humain, capital technique et institutionnel. Si les différentes formes de capitaux sont substituables, cela signifie que la destruction d’une forme de capital peut être compensée par l’utilisation d’une plus grande quantité d’un autre capital, ne compromettant pas ainsi la durabilité du développement. Présentons plus en détails deux approches extrêmes de la soutenabilité.

  • La soutenabilité faible : le développement sera durable si une génération est capable de transmettre à la génération suivante un stock de capital au moins égal permettant d’apporter au moins autant de bien-être à la population. C’est un niveau global de capital qu’on lègue et non un contenu, sa composition. La dégradation d’un des capitaux peut être compensée par l’augmentation d’une autre forme de capital. Ainsi, l’épuisement du capital naturel va entraîner des pertes de bien-être qui seront compensées, par exemple, par davantage d’éducation ou plus de capital technique permettant de produire plus de biens et de services. Dans cette approche, l’épuisement ou la dégradation de l’environnement peut être compensé par de nouveaux substituts grâce au progrès technique.
  • Les partisans de la soutenabilité forte rejettent l’hypothèse de substituabilité entre le capital naturel et les autres formes de capitaux. Comme le fait remarquer un économiste italien, on ne pourra jamais obtenir le même nombre de pizzas avec toujours moins de farine même si on augmente le nombre de fours ou de cuisiniers ! De ce point de vue, la nature est une ressource particulière qui occupe une place centrale et qui doit donc être traitée différemment des autres formes de capitaux pour plusieurs raisons. D’abord, elle assure des fonctions indispensables au bien-être et la survie de l’homme en terme d’écosystème. Ensuite, le progrès technique ne peut empêcher toujours son épuisement ou sa dégradation. De plus, ils soulignent que l’on connaît assez mal le fonctionnement des écosystèmes et on peut ainsi franchir des seuils qui risquent de mener à un effondrement de certaines formes de capital naturel. Ces partisans de la soutenabilité forte pensent que les limites de la croissance sont déjà ou en passe d’être atteintes. Il faut donc exploiter les ressources naturelles à un rythme qui permettent leur renouvellement et ne pas polluer au-delà des capacités d’assimilation de nos écosystèmes.
  • Il est possible d’adopter une position intermédiaire entre ces deux thèses. Dans cette conception, une partie des actifs naturels n’a pas de substituts (on l’appelle le capital naturel critique). C’est le cas de l’atmosphère polluée par l’excès d’effet de serre ou de l’érosion de la biodiversité ou toute autre partie du capital naturel dont les risques d’irréversibilité (c’est-à-dire pour lesquels aucune réparation ou compensation n’est possible) sont forts : le progrès technique se révèle impuissant pour trouver des substituts. En revanche il est possible de remplacer le capital naturel non critique par d’autres formes de capital (humain, physique…). On pourra ainsi définir des seuils pour le capital naturel critique à ne pas franchir sous peine de compromettre à terme le bien-être des générations futures. Cette approche n’est pas dénuée d’interrogations puisque on peut se demander comment et par qui mesurer ces seuils, selon quels critères ?

Autre problème que posent ces approches : celui de l’équité. Cette conception, très attentive au sort réservée aux générations futures, risque toutefois de sacrifier l’équité sociale ou spatiale. Ne peut-on penser que les habitants des pays en développement ont droit à un niveau de vie équivalent à celui des habitants des pays développés ? Ne faut-il pas dès lors que leur croissance actuelle soit forte pour pouvoir consommer plus et satisfaire les besoins que les habitants des pays développés satisfont déjà ? C’est un des enjeux des conférences mondiales sur l’environnement et de toute politique climatique.