Synthèse Chapitre 3. Quels sont les fondements du commerce international et de l’internationalisation de la production ?

On peut en préalable définir le processus de mondialisation comme " l’émergence d’un vaste marché mondial des biens, des services, des capitaux et de la force de travail, s’affranchissant de plus en plus des frontières politiques des États, et accentuant les interdépendances entre les pays " (S. d’Agostino, La mondialisation, Ed. Bréal, 2002). L’internationalisation des économies nationales résulte, de manière un peu différente, de l’essor des échanges internationaux, résultat d’une ouverture croissante des économies nationales ayant encore des frontières économiques.

Alors pourquoi les pays échangent-ils entre eux ? Pourquoi un pays exportera-t-il plutôt des voitures que des ordinateurs ? Comment expliquer cette spécialisation internationale ? Et celle-ci est-elle favorable à ce pays ? Cette première série de questions concernent les déterminants de l’échange international et les gains éventuels que l’on peut en retirer tant localement qu’au niveau de la croissance mondiale : nous la traiterons en voyant que l’essor du commerce est justifié par des avantages spécifiques, mais que des difficultés apparaissent aussi parfois.

Ensuite, nous nous interrogerons sur les effets de ces échanges internationaux : sont-ils bénéfiques et pour qui ? Les entreprises ? Les consommateurs ? Nous préciserons alors dans ce cadre les avantages possibles d’une politique protectionniste et ses risques.

Enfin nous nous demanderons pourquoi les firmes qui produisent les biens et services échangés à l’échelle internationale éprouvent le besoin d’aller produire dans des pays étrangers et de délocaliser ainsi leurs productions. Cette production des firmes multinationales se substitue-elle alors aux exportations ou bien est-elle un complément à ses exportations ? Cette deuxième série de questions renvoient aux stratégies des firmes mondiales, leur choix de localisation à l’échelle internationale, en lien avec de nouveaux déterminants de la division internationale du travail : nous montrerons alors que les choix des entreprises appelées firmes multinationales dépendent à la fois de stratégies propres et de contraintes internationales.

1. Comment expliquer l’évolution des échanges internationaux ?

Le développement des échanges internationaux depuis 1945 s’est accompagné de modifications structurelles du commerce international. Ces deux aspects de l’ouverture internationale s’expliquent par les avantages supposés de l’ouverture internationale liée notamment à une spécialisation des pays.

1.1. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les échanges internationaux se développent et se diversifient

1.1.1. Les échanges internationaux se développent depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Au XXe siècle, hormis une période de repli dans l’entre deux guerre, la croissance du commerce international est supérieure à celle de la production exprimée par le PIB. Ce mouvement d’ouverture internationale s’est accéléré notablement depuis ces cinquante dernières années, en particulier pour les PDEM. Cela signifie qu’une proportion grandissante des productions nationales est exportée, de même qu’une proportion de plus en plus grande de la demande est satisfaite par des importations de biens et services. Les économies nationales sont ainsi de plus en plus insérées dans l’économie mondiale. Mais existe-t-il des différences selon les pays ?

1.1.2. Les pays qui participent aux échanges internationaux sont de plus en plus divers

Le développement des échanges depuis 1945 s’est surtout fait, dans un premier temps, entre les pays industrialisés. On a alors coutume de parler d’un commerce triadique entre 3 sphères d’influence qui regroupent des pays aujourd’hui développés : les États-Unis, le Japon, et l’ensemble européen. Par la suite, après les années 2000, le commerce international est marqué par plusieurs mutations géographiques qui peuvent se résumer à trois « faits stylisés ».

- Les échanges commerciaux demeurent, d’abord et avant tout, le fait des pays développés. Naturellement, l’émergence de nouveaux acteurs internationaux conduit à observer une légère baisse de la part des échanges entre PDEM (Pays Développés à Économie de Marché), sans pour autant remettre en cause leur suprématie.

- En effet, de nouveaux acteurs du commerce international apparaissent désormais : les pays émergents. Il faut cependant rappeler qu’il y a eu dans un premier temps 4 pays d’Asie du Sud Est, parfois appelés les 4 dragons, Hong Kong, Singapour, Taiwan et la Corée du Sud, qui se sont intégrés à la fin des années 1970 dans les échanges internationaux, du fait d’une stratégie de développement axée sur l’exportation de produits manufacturés. Depuis les années 2000, une seconde génération de pays émergents apparait, avec, évidemment, vous le savez, l’irruption de la Chine, notamment à la suite de son entrée à l’OMC en 2001. La Chine, qui occupait en 1999 le 9e rang des exportations mondiale est devenu le 1er exportateur mondial ! L’Inde n’est pas en reste : elle est, en particulier, passée de la 25e place en 1999 à la 9e en 2010 pour l’exportation mondiale de service. Avec les autres pays exportateurs asiatiques, il y a là un véritable « atelier du monde » en construction. Sur le continent américain, il y a eu des évolutions sensibles, avec le Brésil qui s’est lui aussi largement développé en s’internationalisant depuis les années 90.

- Autre phénomène important : le commerce intra-régional s’est largement développé. Les échanges se font en effet plus facilement entre pays voisins, connaissant des situations de développement similaires, et disposant de liens commerciaux anciens et profonds. Le commerce intra-régional s’est accéléré avec la mise en place de zones commerciales communes comme l’ALENA, ou l’UEM. Dans le cas européen, le commerce intra-régional représente plus de 70 % des exportations totales des pays membres. Les flux commerciaux sont donc largement orientés par l’existence d’accords de libre-échange régionaux.

1.1.3. Les échanges internationaux se diversifient aussi de plus en plus selon le type de produit.

Les échanges de matières premières ont été pendant longtemps la source essentielle des échanges internationaux. La part des produits primaires dans le commerce mondial décline cependant fortement depuis les années 60, en particulier celle des produits agricoles. Plus récemment, les échanges internationaux des autres matières premières ont eu des évolutions contrastées depuis le début des années 2000, avec une hausse de la part des combustibles et minerais dans le commerce mondial, sous l’effet de l’essor économique chinois notamment.

Le commerce de produits manufacturés représente aujourd’hui 65 % des exportations mondiales. Les échanges de produits manufacturés se sont développés d’abord entre PDEM mais le rôle des pays émergents et notamment de la Chine est de plus en plus grand.

Quant aux échanges de services, leur croissance est plus récente encore mais très rapide. Résultat : la part des services dans les échanges internationaux est de l’ordre de 20 % aujourd’hui.

1.2. Si le cadre institutionnel a un rôle important pour déterminer l’importance des échanges internationaux, des facteurs économiques sont tout aussi importants

1.2.1. Le cadre institutionnel explique en partie le volume et le type d’échanges internationaux possible

Les échanges internationaux se sont d’abord développés sous l’impulsion d’organisations internationales favorables au libre-échange, issues pour la plupart des accords de Bretton Woods (1944). C’est le GATT (general agreement on tariffs and trade) qui impose à partir de 1947 les règles du jeu en matière de commerce international, en favorisant les échanges internationaux ; il laisse la place à l’Organisation Mondiale du Commerce ( OMC) en 1995. Les principes du GATT et de l’OMC sont relativement simples : il s’agit de favoriser la croissance mondiale grâce à une réduction des entraves au commerce international et une meilleure coopération, mettant chaque pays membre sur un pied d’égalité (baisse des droits de douane, interdiction des quotas d’importation, etc.).

De plus, il a semblé à cette époque que l’établissement de taux de change fixe entre monnaies pouvaient réduire les risques de change ; ces changes fixes ont pu donc favoriser les échanges internationaux. Expliquons cela en précisant quels peuvent être les effets d’une variation des taux de change. Supposons qu’une entreprise française vendait son produit 100 $ aux Etats-Unis. Quels revenus va-t-elle obtenir en Francs (seule valeur intéressante pour elle pour payer ses salariés en France, ses fournisseurs en France, etc.) ? Si le taux de change est de 1,5 F = 1 $, elle obtiendra bien sûr 150 F sur chaque produit vendu. Mais si le taux de change passe à 1,2 F = 1 $, elle n’obtiendra que 120 F. Vous comprenez l’existence d’un risque de change qui peut réduire les échanges internationaux. Cependant, depuis cette période, le franc a disparu et les taux de change entre les grandes monnaies (€, $, £, etc.) varient librement. Quels peuvent être les effets possibles sur le commerce international des variations des taux de change ? Supposons que le taux de change de l’euro passe de 1€ = 1,2 $ à 1€ = 2,4 $ : vous voyez qu’un produit français vendu 1€ est vendu plus cher aux Etats-Unis : son prix double avec donc le risque de voir les quantités vendues et donc les exportations diminuer. C’est évidemment l’inverse avec une dépréciation de l’euro : les quantités vendues et exportées risqueront d’augmenter. Donc, en cas de changes flottants, tout dépend des circonstances mais aussi des réactions des entreprises pour fixer leurs prix.

Enfin, la création de de zones d’intégration régionale a favorisé le libre-échange à l’intérieur des pays de la zone comme au sein de l’Union européenne ou en Amérique de nord avec l’ALENA. (Voir pour cela le chapitre suivant sur l’Union européenne).

1.2.2. Les avantages comparatifs sont souvent cités comme le principal déterminant de la spécialisation internationale qui explique les échanges internationaux.

A. Smith justifiait initialement le commerce international entre pays par l’existence d’avantages absolus. Ces « pays » (en fait les entreprises des pays en question) devaient selon lui se spécialiser dans les productions pour lesquelles les coûts de fabrication étaient les plus faibles, et vendre ainsi aux autres « pays » à des prix faibles : producteurs comme consommateurs y trouveraient un intérêt.

Ricardo va ensuite proposer dès 1817 une analyse originale du commerce international que l’on peut formuler à partir d’une question : que se passe-t-il si entre deux pays voulant échanger, l’un est moins productif que l’autre dans tous les secteurs de production (et donc a un coût de production plus élevé) ? Selon la théorie de l’avantage absolu, il ne peut y avoir d’échange entre les deux pays, les produits de l’un étant trop coûteux pour qu’il soit possible de les exporter vers l’autre. L’originalité de Ricardo est d’avoir démontré que, même dans ce cas, le commerce international était possible et mutuellement bénéfique, un pays se spécialisant dans la production où sa supériorité est la plus forte et l’autre dans celle où son infériorité est la moins grande. La théorie des avantages comparatifs de Ricardo montre en effet que les pays ont intérêt à échanger dès lors que chacun se spécialise dans les productions où il possède des avantages en termes de coûts relatifs. Ainsi, pour le pays ayant un avantage absolu pour toutes les productions, le désavantage d’importer des marchandises d’un autre pays sera plus que compensé s’il place toutes ses capacités de production dans le secteur d’activité où il est relativement le plus productif : en produisant plus et en exportant cette production, il obtient un revenu supérieur à ce que lui coûte les produits désormais importés. L’autre pays se spécialise dans la production où il est « relativement le moins inefficace » : il produit, vend et exporte pour importer les biens où il est encore moins efficace : ce pays est donc aussi gagnant.

1.2.3. Les dotations factorielles, c’est-à-dire le type de facteurs de production détenus, expliquent aussi la nature de la spécialisation

Le choix de se spécialiser dans la production de certains biens et services n’est pas uniquement le résultat d’une compétitivité associée aux biens et services produits. Les échanges internationaux dépendent en effet aussi largement des facteurs de production comme le capital ou le travail disponibles localement : les spécialisations sont alors le résultat d’une « dotation en facteurs ».

Bien évidemment, un pays a intérêt à se spécialiser et à exporter le bien dont la production est « intensive » en facteur abondant sur son territoire et à importer les biens dont la production exige beaucoup du facteur relativement rare en contrepartie : ce qui est rare étant en principe cher, la production est donc plus onéreuse si elle incorpore une forte proportion du facteur le plus rare du territoire. Prenons un exemple : les États-Unis disposent en abondance du facteur capital par rapport au Mexique alors que le Mexique est largement doté en facteur travail non qualifié par rapport aux États-Unis. Dans cette situation les échanges entre les deux pays dépendent avant tout du coût relatif des facteurs (et non plus des prix relatif des biens produits). Au Mexique, les entreprises vont alors se spécialiser dans les productions nécessitant beaucoup de main d’œuvre non qualifiée (le facteur travail non qualifié est relativement abondant, donc son coût est relativement plus faible : les travailleurs non qualifiés sont en forte concurrence et leurs salaires connaît des pressions à la baisse) comme le textile par exemple, alors que les États-Unis vont privilégier les productions utilisant le capital, dont ils sont richement dotés, comme l’aéronautique.

Remarquons cependant que cette situation peut conduire à des effets pervers : si un pays se spécialise dans des biens primaires à forte teneur en facteur travail non qualifié comme certaines productions agricoles, par exemple la banane ou l’ananas, il risque évidemment de ne pas bénéficier des gains de productivité que l’on obtient grâce au capital (les investissements en capital incorporent plus facilement du progrès technique et des innovations) et à s’enfermer dans des productions qui ne sont pas forcément sources de croissance à l’avenir.

1.2.4. D’autres facteurs comme la demande ou les coûts de transport peuvent aussi expliquer le développement des échanges internationaux.

La baisse des coûts de transport moderne que l’on doit notamment à la généralisation du container (et de tous les moyens de transports liés avec les bateaux, les camions, etc.) a favorisé les exportations et les importations de marchandises. De même les innovations dans le domaine de la communication (téléphone puis internet) a aussi permis une plus rapide et moins coûteuse diffusion des informations dans le monde.

Des économistes mettent aussi en évidence le rôle de la demande, à côté d’un nouvel élément lié à l’offre : les innovations. Les produits innovants sont généralement créés et vendus dans des pays plutôt riches, le prix de ces nouveaux produits étant au départ élevé, puisqu’il faut amortir les dépenses de recherche et développement liées à leur conception. Progressivement, ils sont vendus à plus de consommateurs car étant produit en plus grande quantité à des coûts plus faibles du fait des économies d’échelle. Dès lors, ils peuvent être vendus à des prix plus accessibles dans des pays étrangers où le niveau de vie est plus faible. La demande internationale augmente et la diffusion progressive des produits génère donc bien de nouveaux échanges internationaux.