2. Le travail est une instance d’intégration toujours essentielle mais qui a des difficultés à tenir son rôle aujourd’hui

Vous l’avez étudié en classe de 1ère, des instances d’intégration socialisent les individus qui acquièrent progressivement une identité sociale. Moins centrée sur l’individu, nous allons étudier comment ces instances d’intégration favorisent ou non la cohésion sociale en commençant par étudier le rôle du travail. En effet, c’est lui qui est, pour Durkheim, l’instance essentielle car il a une envergure plus large (ouvrant à l’ensemble de la société) que la famille par exemple.

2.1. Le travail comme instance d’intégration : revenu, identité et droits sociaux

Le travail est porteur d'identité sociale autant que de revenu. Il permet bien sûr la participation à notre de consommation, mais permet aussi aux individus d'avoir une place sociale reconnue et de partager des valeurs communes au sein de son groupe socioprofessionnel. Il est source aussi de droits sociaux qui aident l'individu lorsque surviennent certains « risques ».

2.1.1. Le travail est source d’identité sociale

Le travail est une des activités qui, quel que soit son objet précis, occupe le plus la vie des individus et les situe dans la société. Comme vous l’avez vu en étudiant les PCS, la profession est un indicateur du milieu social auquel ils appartiennent et un critère de classement. En effet, être conducteur de bus, magistrat, vendeur, comptable situe l’individu dans la société en termes de prestige, de rémunération, etc. car chaque profession a des caractéristiques propres comme le niveau et le type de formation, le type d’horaire, de responsabilité, etc. Ainsi, un individu se reconnaît telle ou telle place dans la société et est reconnu par les autres comme tel. Toutefois, dans une société dans laquelle l’autonomie de l’individu est forte, on peut se demander si cette identité et cette intégration est aussi reconnue et forte qu’hier lorsque, par exemple, les quartiers ouvriers favorisaient une vie collective plus riche, où, d’une façon plus générale les groupes socioprofessionnels étaient fortement différenciés mais intégrateurs.

2.1.2. Le travail assure un revenu donc la participation à la société de consommation

Quoi qu’il en soit, le travail des individus leur rapporte évidemment un revenu, un salaire pour les salariés, un revenu mixte pour les indépendants. Dans une société qui connaît une forte division du travail et une forte spécialisation des activités et des travailleurs, le revenu gagné permet de satisfaire l’ensemble de ses besoins et de vivre : nous vivons donc dans une société de consommation dans laquelle l’acte d’achat est une nécessité pour vivre. Pour les sociétés développées, comme en France, l’acte de consommation est aussi ou en plus, vous l’avez étudié en classe de 2nde, un signe envoyé vers les autres. Elle permet de donner de soi une image particulière qui elle aussi est source d’identité. C’est en cela que le travail, parce qu’il est source de revenu, est une instance d’intégration sociale fondamentale.

2.1.3. Le travail assure des droits sociaux si des « risques sociaux » surviennent

Dans de très nombreux pays sinon tous, le travail est la base d’un système de protection sociale assurant des revenus lorsque des risques sociaux surviennent, retraite, chômage, problème de santé particulièrement. Ces revenus sociaux (pensions de retraite, allocation chômage, remboursement de dépenses de santé) sont, en effet, financés par un prélèvement sur les revenus d’activité qui alimente soit le budget de l’Etat qui verse ces revenus soit des organismes spécialisés comme la Sécurité sociale et l’UNEDIC en France. Ces dispositions évitent aux individus concernés de perdre une partie ou la totalité de leurs revenus et de ne pas pouvoir intégrer notre société de consommation en partie ou complétement.

2.2. Chômage, précarité et conditions de travail : quelle intégration dans quel groupe socioprofessionnel ? quel sentiment d’utilité ?

La dégradation du marché du travail, lorsqu'elle se produit, empêche bien évidemment l’intégration par le travail de se faire : les individus au chômage connaissent une baisse de leur revenu et le sentiment de leur utilité sociale disparaître. De leur côté, les personnes qui connaissent la précarité de l'emploi ont des difficultés à s'intégrer dans une entreprise, à se sentir appartenir à un groupe socioprofessionnel. Parfois, même avec un emploi stable, les conditions de travail ne permettent pas la pleine satisfaction de l'individu.

2.2.1. Les difficultés d’intégration dans le monde du travail : absence de perspective professionnelle et de solidarité mécanique pour les individus exclus des emplois stables

Depuis de nombreuses années, en France notamment, le marché du travail fonctionne de manière imparfaite: la précarité, la faiblesse de certains revenus salariaux et le chômage touche la population de manière non marginale. Dès lors, pour les populations concernées, il est évident que l’intégration dans le monde du travail se fait au mieux de manière discontinue, au pire ne se fait pas du tout. Comment un individu peut-il espérer nouer des liens sociaux, se sentir appartenir à une entreprise et être reconnue comme tel, si l’activité dans l’entreprise n’est que transitoire, si les revenus gagnés sont faibles et la protection obtenue durant cette période d’activité est limitée?

Concernant les personnes au chômage, on peut supposer que le sentiment d’inutilité et de vide est d’autant plus fort que la période de chômage dure depuis plus longtemps. A côté d’une intégration déficiente dans un groupe socioprofessionnel qui se traduit par une absence de solidarité mécanique, le chômage marque aussi l’existence d‘une crise de solidarité organique, pour reprendre les termes de Durkheim.

2.2.2. Il existe, dans les sociétés modernes, des formes d’organisation du travail problématiques comme, par exemple, la parcellisation du travail, son intensification ou son individualisation.

Une des formes d‘organisation du travail toujours présente dans les sociétés actuelles est la parcellisation des tâches: le travail à effectuer est séparé en tâches simples à faire qui sont chacune réalisées par des travailleurs spécialisés. Cette division du travail, si elle est trop forte, se traduit par un travail extrêmement répétitif, très contraint du point de vue des initiatives: ces règles à suivre sont trop rigides pour être acceptées et un mal-être au travail peut se développer qui induit un relâchement du lien à l’activité exercée et à l’entreprise.

Un autre problème très actuel est celui de son intensification. De nombreuses entreprises, pour faire à la concurrence et s’adapter au mieux aux vœux de la clientèle, cherchent à intensifier le travail soit de manière permanente pour réaliser des gains de productivité soit sur certaines périodes pour faire faire à un surcroit de demande. Cette intensification peut révéler un désajustement des objectifs de l’entreprise avec les moyens à disposition des travailleurs et se traduire par un détachement du salarié vis-à-vis des objectifs de l’entreprise.

Enfin, signalons, la tendance à l’individualisation des relations sociales dans l’entreprise. Cela signifie, par exemple, que la rémunération ou la promotion sociale au sein de l’entreprise est beaucoup moins organisée de manière collective par accord entre représentants des salariés et de la direction. Cette liberté plus grande peut avoir pour inconvénient un sentiment d‘injustice pour les salariés qui n’en sont pas bénéficiaires.

Rappelons avant d’étudier le rôle de la famille, rappelons que le monde du travail est un lieu de conflit et de négociation sur les règles à respecter notamment entre patronat et salariés. Dans un chapitre précédent, vous avez pu vous rendre compte que les conflits du travail peuvent être interprétés non pas comme une rupture du lien social, de la coopération au sein de l’entreprise, mais comme un moment dans la redéfinition quasi permanente des règles acceptables pour travailler ensemble, pour coopérer.