3. Quels sont les facteurs de la mobilité sociale ?

3.1. Le rôle des structures économiques : l'évolution des emplois offerts impose une certaine mobilité sociale.

3.1.1. Choix ou contrainte dans l'emploi occupé ?

Certains groupes socioprofessionnels se développent de la génération des pères à celle des fils tandis que d'autres régressent, il faut donc nécessairement que les individus " circulent " d'une position sociale à  l'autre. Comment expliquer qu'un quart seulement des fils d'agriculteurs soient devenus eux-mêmes agriculteurs comme nous venons de le voir ? On peut penser que c'est un travail dur, ingrat, dont les revenus sont aléatoires et qu'un grand nombre de fils d'agriculteurs, instruits par l'expérience de leur père, renoncent à  vouloir exercer le même métier que lui. On serait là  vraiment dans la logique de l'acteur. Mais on sait que les évolutions technique et économique ont complètement transformé le travail agricole : la productivité a énormément augmenté alors que la demande de produits agricoles a augmenté moins vite. Résultat : la taille des exploitations s'est accrue et le nombre d'emplois dans l'agriculture a considérablement diminué. Autrement dit, que les fils d'agriculteurs le souhaitent ou pas ne change rien à  l'affaire, le nombre d'emplois disponibles dans l'agriculture diminue et ceux qui ne pouvaient pas y trouver de place doivent en chercher une dans les autres secteurs de l'économie et devenir, par exemple, ouvriers (ce qu'ils sont effectivement souvent devenus). Il s'agit donc ici d'une mobilité largement imposée par l'évolution des structures économiques et sociales. On parle dans ce cas de mobilité structurelle.

3.1.2. La place de la mobilité structurelle dans la mobilité totale n'est pas négligeable

La mobilité structurelle est le changement de position sociale qui est dû aux changements des structures économiques et sociales. Elle représente une part importante de la mobilité : ainsi, la croissance économique pendant les Trente glorieuses a nécessité le développement du nombre d'emplois qualifiés de cadres ou de professions intermédiaires. Où trouver des titulaires pour ces emplois ? Parmi les fils des cadres et des professions intermédiaires, bien sûr. Mais ceux-ci étaient relativement peu nombreux parce que, à  la génération de leurs pères, le nombre d'emplois de cadres ou de professions intermédiaires était beaucoup moins élevé. Il a donc bien fallu les recruter parmi les fils d'autres groupes socioprofessionnels, par exemple les fils d'employés dont on a vu qu'ils avaient eu une mobilité ascendante assez forte. Cette mobilité est donc quasiment obligatoire, poussée par les transformations des structures économiques. On peut encore raisonner de la même manière actuellement avec les ouvriers : le nombre d'ouvriers a beaucoup diminué depuis 1975. Les fils d'ouvriers vont donc peut-être être amenés à  changer de groupes socioprofessionnels du fait de cette diminution, leur mobilité va donc sans doute s'accroître.
Précisons que la mobilité structurelle concernait 20 % des individus en 1977 et 25 % en 2003.

3.1.3. La place de la mobilité nette est plus importante encore et a une signification sociologique importante

La mobilité nette n'est pas due à  l'évolution des structures, mais au fait que deux individus permutent leur position sociale. Si la structure sociale reste inchangée, la promotion d'un individu dans la hiérarchie sociale impose en effet qu'un autre connaisse symétriquement une régression dans cette hiérarchie (une " démotion "). Cette mobilité nette se mesure simplement par une soustraction : il s'agit de la différence entre la mobilité totale (ou mobilité brute ou mobilité observée, c'est-à -dire le nombre d'individus mobiles) et la mobilité structurelle. On peut avoir le sentiment qu'il s'agit là  de la " vraie " mobilité, celle qui mesure la réelle possibilité de circuler entre des statuts sociaux hiérarchisés. Les enquêtes montrent que sur ce point la mobilité nette touchait 37 % des individus en 1977 et 40 % en 2003.
Cependant les choses ne sont pas si simples. D'abord parce qu'on a le plus grand mal à  distinguer dans les statistiques les deux types de mobilité. Ensuite parce que le fils d'agriculteurs devenu ouvrier, qu'il l'ait voulu ou non, a effectivement changé de statut social. Et surtout, pour nous, il a pu changer de position sociale en dehors même des nécessités de l'évolution de la structure sans que cela traduise une plus grande égalité des chances par rapport aux fils d'autres groupes socioprofessionnels : en d'autres termes, leurs chances de mobilité augmentent mais moins que celle des fils d'autres groupes socioprofessionnels.

3.1.4. La fluidité sociale permet de mettre en évidence l'égalité des chances dans l'accès aux professions.

C'est pour cela que des sociologues ont cherché une mesure plus intéressante de l'égalité des chances d'accès à une position sociale. C'est ce que l'on appelle la fluidité sociale. Elle se calcule de manière complexe afin de tenir compte de l'évolution des structures économiques et sociales. Imaginons la situation suivante pour faire comprendre le calcul ci-dessous: imaginons que le nombre de "cadres" augmente et celui des "ouvriers" baissent entre la génération des pères et celle des fils. Ainsi, si le nombre de « cadres… » augmente, il est vraisemblable que les chances d’atteindre ce statut de cadre augmente pour tous les milieux sociaux ; donc, il faut mesurer les probabilités relatives pour voir si les chances s’égalisent ou divergent. Il ne suffit pas que les chances des fils d’ouvriers de devenir « cadre » augmente, mais il faut qu’elles augmentent plus que celles de « fils de « cadres ». Mais il faut tenir compte aussi de l’évolution aussi du nombre d’ouvriers car s’il y a de moins en moins d’ouvriers, il y aura moins de chances que leurs fils deviennent ouvriers et plus qu’ils deviennent « cadres » d’où la mesure complexe de la fluidité sociale. Si vous avez compris cela, vous pouvez d'ailleurs oublier sa mesure que nous allons présenter maintenant.

Prenons les données du tableau ci-dessus concernant le devenir des fils de cadres et des fils d'ouvriers.

Les fils de cadre ont 52 % de chances (ou de probabilité) de devenir cadre et 9 % de devenir ouvrier : ils ont donc 52/9 = 5,78 fois plus de chances de cadre plutôt qu'ouvrier. Comparons ces chances avec celle des fils d'ouvriers. Les fils d'ouvriers ont 10 % de probabilité de devenir cadre et 47 % de devenir ouvrier : ils ont donc 0,21 fois plus de chance de devenir cadre plutôt qu'ouvrier (plus clairement 4,7 fois plus de chances de devenir ouvrier plutôt que cadre).

Par conséquent, les fils de cadres ont 5,78/0,21 = 27,52 fois plus de chance de devenir cadre plutôt qu'ouvrier que les fils d'ouvriers. Vous comprenez que ce calcul permet de comparer les destinée de deux groupes sociaux l'un par rapport à l'autre et tient donc compte de l'évolution de la structure socioprofessionnelle entre ouvriers et cadres. On a donc une mesure de l'égalité des chances et cette mesure montre qu'entre fils d'ouvriers et fils de cadres on est loin de l'égalité des chances malgré l'existence en 2003 d'une forte mobilité nette. Précisons que le même calcul pour l'année 1977 donnait un rapport relatif des chances de 86 ! L'égalité des chances a, malgré tout, progressé ...

 Conclusion : un des premiers facteurs de la mobilité globale est donc la transformation des structures économiques qui a pour effet de modifier la structure des emplois et donc celle des statuts sociaux qui y sont attachés mais ce n'est pas le seul puisqu'il reste une part à expliquer correspondant à la mobilité nette … mais aussi il ne faut pas l'oublier, il reste à comprendre la tendance globale à la reproduction sociale ou à l'inégalité des chances.

3.2. Le rôle de la famille : transmission d'un patrimoine économique et culturel mais aussi développement de stratégies d'ascension sociale.

3.2.1. La famille transmet un capital économique, un capital culturel et un capital social à  ses enfants, et contribue ainsi à  la reproduction des inégalités.

C'est Pierre Bourdieu, sociologue français décédé en 2002, qui a, le premier, utilisé de manière systématique cette typologie. Il veut montrer par là  que ce que transmet la famille et ce qui est source d' inégalités, ce n'est pas seulement un patrimoine (le capital économique, c'est-à -dire ce qui rapporte un revenu), mais aussi un capital culturel (un ensemble de connaissances, de références culturelles, d'habitudes comme visiter les musées, de compétences valorisées par le système scolaire comme la lecture ou la capacité d'écriture) et un capital social (schématiquement l'ensemble des relations sociales et donc la capacité, plus ou moins grande selon le capital social détenu, de pouvoir faire intervenir ces " relations " pour bénéficier d'avantages divers). On " hérite " d'un capital social ou d'un capital culturel comme d'un capital économique (sauf qu'il n'y a pas d'impôt !) et ce capital peut s'accumuler au fil des générations. Les individus disposent donc d'une quantité inégale de chacun de ces capitaux. La famille peut donc être présentée comme fondamentalement reproductrice, car en transmettant des capitaux différents, elle contribue au maintien des statuts existant. En particulier, dans les milieux favorisés, l'adage " tel père, tel fils " semble souvent vérifié. Mais on peut considérer que c'est aussi vrai pour les ouvriers. Ainsi, si à  diplôme égal, les fils d'ouvriers valorisent moins bien sur le marché du travail que les fils de cadres un diplôme de l'enseignement supérieur, c'est peut-être parce que leur comportement extérieur (façon de se présenter, de parler, etc.) traduit de manière suffisamment explicite pour le recruteur leur origine sociale et que cela suffit à  faire la différence.

3.2.2. Cependant la famille peut jouer aussi un rôle actif dans la mobilité sociale en favorisant la promotion de ses enfants.

Ainsi, quand on observe les familles d'origine modeste, on observe que les enfants de certaines familles ont une réussite scolaire nettement supérieure à  la réussite moyenne des enfants des familles similaires. Quand on cherche à  expliquer ce différentiel de réussite, on trouve toujours une responsabilité particulière de la famille (volonté forte de s'intégrer à  la société française pour les familles d'origine étrangère, volonté forte que les enfants ne connaissent pas des conditions aussi difficiles que leurs parents, etc…) qui se traduit en particulier par une grande attention aux résultats scolaires.

On voit donc que si la famille, par le fait qu'elle transmet ce qu'elle est et ce qu'elle a, est d'abord reproductrice, donc contribue à  l'immobilité sociale, elle n'est pas que cela. Elle peut aussi rendre possible la mobilité sociale. Il y a donc la place pour des comportements particuliers de la famille, des comportements rationnels que l'on peut qualifier de stratégiques que nous étudierons plus loin de manière plus précise.

3.3. Le rôle de l'école : dans une société où le diplôme devient la clé de l'accès aux emplois, l'école donne les moyens de la mobilité sociale.

3.3.1. L'école est l'institution fondamentale qui devrait favoriser la mobilité sociale et l'égalité des chances

En première analyse, c'est l'école, et l'école seulement, qui peut rendre possible la mobilité ascendante des enfants originaires de milieux défavorisés. Si faire des études et avoir un diplôme ne garantissent ni un emploi, ni un statut social, ne pas en faire, ne pas avoir de diplôme, garantit à  coup presque sûr pour un enfant de milieu populaire l'impossibilité de l'ascension sociale : dans les sociétés modernes et notamment en France, le diplôme est souvent la clé de l'accès à  l'emploi et à  la promotion dans l'entreprise. Pendant les " Trente Glorieuses ", dans un contexte de forts changements dans la structure des emplois, avec une progression de la part des professions intermédiaires et des cadres, c'est en grande partie l'école qui a permis de trouver parmi les enfants d'ouvriers ou d'employés ceux qui étaient les plus aptes à  exercer ces emplois et qui a donc rendu possible leur ascension sociale.

 

3.3.2. Les limites de l'action de l'École : le paradoxe d'Anderson

Maintenant que le nombre d'emplois augmente moins vite, la concurrence pour l'accès aux emplois les plus valorisés socialement s'accroît, surtout que la durée de la scolarisation s'est nettement allongée, entraînant la progression du nombre de diplômés. Le lien entre diplôme et emploi est de moins en moins net. Le diplôme des enfants peut être assez nettement supérieur à  celui de leurs parents sans que leur statut social le soit. C'est ce que l'on appelle le paradoxe d'Anderson.

Le fait d’avoir acquis un diplôme supérieur à celui du père ne garantit pas au fils une position sociale plus élevée. Une sorte de force de rappel semble agir ici. Inversement, un diplôme moins important que celui du père ne conduit pas nécessairement à une position sociale inférieure : un effet cliquet semble pouvoir bloquer le risque de déclassement.

Ces observations se résument dans le tableau suivant pour lequel en colonne (1), se trouve le diplôme du fils par rapport à celui du père et en ligne (2), la position sociale du fils par rapport à celle du père:

                   (2)

(1)

Plus élevée

Analogue

Moins élevée

Ensemble

Plus élevé

33

56 11 100

Analogue

15

73 12 100

Moins élevée

13

66 21 100

                                                                                               Source : C.Thélot, Tel père Tel fils, Dunod, 1982

Ainsi 56 % des fils ayant un diplôme plus élevé que celui de leur père ont pourtant une position sociale analogue à celle de leur père. De même, 66 % des fils ayant un diplôme inférieur à celui de leur père ont aussi la même position sociale que lui. L’influence de l’école derrière le diplôme semble minimisée, elle n’est pas un déterminant unique du statut social.

Comment l’interpréter ?

Un effet de structure joue de plus en plus : il y a une inadéquation entre évolution de la structure scolaire et de la structure sociale. En d’autres termes, il y a par exemple moins de postes offerts dans la classe dirigeante que de diplômes susceptibles d’y accéder sur critères de compétence, analyse à relier aux structures de l’emploi et du marché du travail. L’inflation des titres scolaires due à la massification des études provoque la baisse du rendement social du diplôme, à savoir sa capacité à se transformer en emploi et en statut social.

L’influence de l’école peut ainsi être nuancée car elle n’est pas un déterminant unique du statut social. Cependant elle conserve une importance certaine pour l’accès aux emplois et aux positions sociales correspondantes (voir en quoi le diplôme protège du chômage).