4. L’école en France entre intégration et ségrégation

C’est notamment par l’école que l’Etat « instituteur du social » pour reprendre l’expression de P. Rosanvallon peut diffuser des valeurs communes et favoriser l’intégration et donc la cohésion sociale. De plus, en organisant des parcours diversifiés de formation menant à de très nombreuses professions, il favorise l’insertion des individus dans la division sociale du travail. Mais, comme vous l’avez vu en étudiant la question de la mobilité sociale, l’école peut favoriser une reproduction sociale pas forcément acceptée. En regardant ce qui se passe aux extrêmes de la hiérarchie sociale, ne peut-on pas affirmer qu’elle est aussi le lieu d’une ségrégation sociale ? C’est sur ces points que nous nous interrogerons dans ce paragraphe.

4.1. L’école comme instance d’intégration aujourd’hui

L'école participe à la socialisation des individus et, par là, à leur intégration sociale ; par la formation qu'elle donne, elle favorise aussi l'insertion professionnelle des individus.

4.1.1. Le rôle socialisateur de l’école qui diffuse à tous les enfants des valeurs, des façons de juger communes.

Au début de la Troisième République l’école a eu cette fonction d’intégration sociale autour des valeurs laïques de la République. En lutte avec l’influence de l’Eglise et des familles, elle se devait trouver et faire partager des valeurs communes comme le soutenait E. Durkheim basées notamment sur la raison, l’égalité des chances, la liberté, le respect des autres et de l’autorité, la fraternité, la tolérance etc. L’objectif est bien entendu de former une société intégrée, qui valorise le bien commun et exclut tout type de privilège. C’est évidemment l’école publique qui s’est construite progressivement autour de ces valeurs par le biais d’un enseignement commun à tous de l’école primaire jusqu’au collège unique. De ce point de vue la démocratisation scolaire a été un facteur d’intégration sociale et d’unité. Ainsi, la gratuité de l’enseignement primaire dans les années 1880 et l’obligation scolaire ont été déterminants pour que progressivement tous les enfants puissent apprendre à lire, écrire compter. Il en fut de même dans les années 30 pour l’enseignement secondaire, niveau collège avec en plus la création du collège unique qui avait pour but de supprimer la diversité des parcours, qui existait alors, selon le milieu social: un enseignement unique de la 6e à la 3e serait une avancée vers une plus grande démocratisation de l’enseignement et la partage de valeurs communes.

4.1.2. L’école comme lieu de préparation à la vie active et à l’intégration dans la division sociale du travail

Parallèlement à cet accès de plus en plus large au premier cycle de l’enseignement secondaire, l’école est devenue aussi le lieu de formation de futurs travailleurs. Bien évidemment, il a fallu que des enseignements spécialisés soient créés au sein de l’école qui favorise ainsi l’insertion professionnelle des jeunes; des lycées techniques puis professionnels se sont développés pour répondre à ce besoin. C’est ainsi que l’école a accompagné le développement de l’industrie et la tertiarisation de l’économie, création de CAP de mécaniciens, de secrétaire, de diplômes d’ingénieurs etc. En réponse à l’approfondissement de la division du travail, l’école s’est transformée et adaptée aux transformations du marché du travail. Pour reprendre les termes de Durkheim, elle a contribué à la formation d’une solidarité mécanique.

4.1.3. L’école contribue à la formation d‘une identité personnelle des enfants

L'école doit permettre à l'enfant de développer sa personnalité, de s'épanouir et de recevoir des influences autres que celle de sa famille. Par l’ensemble de ses interactions sociales, l’enfant se construit une identité propre. Cela peut, cependant, paraître paradoxal de dire que la construction de l'identité individuelle concourt à l'intégration sociale, mais le paradoxe n'est qu'apparent. Emile Durkheim avait déjà souligné que l'individu était nécessairement une construction sociale : ce n'est que dans un cadre social et dans l'interaction avec les autres que l'on peut affirmer une personnalité propre et participer à la vie sociale.

Si ces analyses sont justes, il n’en reste pas moins vrai que l’efficacité de l’école comme instance d’intégration est aujourd’hui questionnée.

4.2. L’école est-elle vraiment la même pour tous pour pouvoir favoriser la cohésion sociale ?

La diversité de l'école, filières, séries, etc. plus ou moins valorisées, de même que la réussite scolaire inégale met en doute le rôle de l'école comme instance d’intégration sociale.

4.2.1. L’importance des sorties sans diplômes et la nature de cette insertion suivant le milieu social depuis ans fait douter de sa fonction intégratrice

Malgré une baisse non négligeable de la part des jeunes qui sortent du système scolaire sans diplôme ou avec seulement le brevet, cette part reste importante: à peu près 17 % soit environ 120000 jeunes. Pour ces jeunes, l’insertion professionnelle est très souvent extrêmement difficile. Les personnes sans diplôme sont plus fréquemment que les autres touchées par le chômage et plus fréquemment titulaires de contrats de travail précaires, à durée limitée.

Ainsi, le taux de chômage des jeunes, 1 à 4 ans après leur sortie de formation initiale, était de 45,7 % parmi les personnes sans diplômes ou avec seulement le brevet et 9,4 % parmi les diplômés du supérieur. De plus, parmi ceux ayant un emploi, 1 à 4 ans après leur sortie de formation initiale, en 2011, 44,6 % des personnes sans diplômes ou avec seulement le brevet détenaient un emploi à durée limitée contre 25,3 % des diplômés de l’enseignement supérieur. Bien sûr, avec le temps, ces proportions diminuent mais indiquent la difficulté d’insertion professionnelle et la lenteur avec laquelle l’acquisition d’un statut social stable et reconnu se fait.

4.2.2. L’existence de voies et de séries différentes inégalement valorisées a favorisé la démocratisation du système scolaire

L’existence de voies et de séries différentes inégalement valorisées a favorisé la démocratisation du système scolaire de manière finalement très sélective nuisant au rôle intégrateur de l’école, l’école pouvant être devenue, pour certains élèves un lieu de ségrégation.

Expliquons d’abord comment cela est possible à partir du lycée. L’existence de voies (générale/technologique/professionnelle) ou de filières (L/ES/S par exemple) différentes, de classes spécifiques (euro ou on), d’établissements publics/privés détermine des parcours scolaires différenciés et plus ou moins valorisés. D'une part, il existe des élèves qui réussissent bien dans les lycées d’enseignement général, dans la filière S, la plus valorisée, ou qui sont dans les classes ayant les meilleurs résultats («classes euros» par exemple); les sociologues ont d'ailleurs pu établir que ces élèves sont plus fréquemment de milieux sociaux favorisés. Ils pourront ainsi faire des études supérieures amenant à des statuts socioprofessionnels très valorisés socialement. D'un autre côté, se trouvent des enfants, souvent issus de milieux défavorisés, qui fréquentent des lycées professionnels dont les débouchés dans l’enseignement supérieur et dans le monde du travail sont bien plus aléatoires et modestes.

Certains parcours scolaires marquent donc plus l’école comme une instance sélective que comme un lieu d’intégration de tous les enfants : elle écarte de nombreux élèves des voies, filières, classes les plus favorisées et emmène d’autres vers des voies parfois trop peu porteuses d’avenir. Précisons aussi que des sociologues ont montré que cette sélection semble se préparer très tôt. C’est ainsi que, dès l’entrée en 6ème, selon une enquête du Ministère de l’éducation en France, les difficultés de lecture touchaient plus de 30 % des élèves en ZEP en 2007 contre seulement 15 % des élèves des collèges privés.