2. Conflits sociaux et changement social : les conflits sociaux sont-ils un frein ou un moteur du changement social ?

Nous venons de voir que le conflit social peut avoir un rôle positif à savoir favoriser la cohésion sociale. Cependant, comme nous venons de le voir, les conflits peuvent modifier les règles sociales. Dès lors, la question que l'on se pose est celle des effets des conflits sociaux sur le changement social. Pour autant, n'existe-t-il pas aussi des conflits dont l'objectif est, à l'inverse, d'éviter tout changement social pour ne pas réduire par exemple certains avantages (acquis) sociaux ? Et à l’inverse le changement social ne modifie-t-il pas, lui-même, la manière et les enjeux des conflits sociaux ?

2.1. Les conflits sociaux sont le moteur du changement social

2.1.1. Les conflits sociaux sont pour Marx des conflits de classe qui aboutissent à un changement de l'ordre social

Pour Karl Marx (XIXe siècle, allemand, philosophe, économiste mais également un des pères fondateurs de la sociologie), « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes ». Le conflit social à travers la lutte des classes serait donc le moteur du changement social. En effet, pour Marx, les sociétés se développent selon un certain chemin. L’histoire des sociétés a un sens. Les différentes étapes dans le développement des sociétés sont caractérisées par un rapport de production spécifique, c’est-à-dire les relations entre ceux qui travaillent pour tous (les esclaves par exemple) et ceux qui vivent du travail des autres (les maîtres), entre les exploités et les exploiteurs. Marx précise alors les différentes étapes du développement des sociétés passant de l’esclavagisme au capitalisme pour ensuite s’achever par le communisme soit une société pérenne sans classes sociales et donc sans Etat. Dans le système capitaliste, deux grandes classes sociales s’opposent principalement : la bourgeoisie et le prolétariat. Le fait est que, selon Marx, les différents modes de production se développent puis créent leur propre contradiction ce qui les amènent à disparaître et à être remplacés par un autre mode de production. Dans le système capitalise, plusieurs contradictions vont apparaître dont la paupérisation du prolétariat qui va exacerber le rapport de force entre le prolétariat et la bourgeoisie. L'impossibilité de réduire toujours plus les salaires pour augmenter les profits va finir par tuer le système capitaliste qui, selon Marx, devrait être remplacé par le socialisme, ultime étape avant le communisme. C’est bien le conflit social entre les différentes classes sociales qui a amené le changement de mode de production.

L’analyse marxiste selon laquelle le conflit entre classes sociales serait le moteur de l’histoire a été cependant nuancée voire contestée par de nombreux sociologues du fait de l’évolution de la structure sociale notamment depuis les années 1960-1970. En effet, l’apparition de nouveaux groupes sociaux comme les cadres ou les classes moyennes salariées brouille cette lecture des oppositions entre classes comme fondement des conflits sociaux.

2.1.2. Les conflits sociaux permettent souvent de dénoncer et modifier une inégale répartition des ressources au sein de la société sans modification de la société dans son ensemble

  • La répartition des ressources est un motif fréquent de conflit social

Les inégalités de revenu peuvent mettre un pays sous tension et générer d’importants mouvements sociaux. En 2013, le Brésil connaît de nombreuses manifestations liées aux inégalités de revenu. En effet, le Brésil est un pays très inégalitaire (indice de Gini égal à 0,5). En juin, la hausse du prix des transports en commun avait provoqué d’importantes manifestations qui ont ensuite déclenché une vague de mouvements sociaux dans tout le pays. Les Brésiliens manifestent pour dénoncer des inégalités économiques importantes au sein du pays ainsi que les dépenses publiques réalisées pour organiser la coupe du monde 2014 alors que le service public manque de moyens. Les enseignants ont d’ailleurs fait grève pendant plusieurs mois.

  • Mais l'existence d’inégalités ne suffit pas à enclencher une action collective. D’autres facteurs doivent être présents pour qu’un conflit voie le jour.

Tout d’abord pour qu’un groupe se mobilise, il faut que les individus qui forment ce groupe aient le sentiment d’appartenir au groupe, qu’ils reconnaissent entre eux leur intérêt commun à se mobiliser et qu’ils croient en leur capacité à faire aboutir leurs revendications. A noter que, pour Marx, c'est au cours des luttes que se forge cette conscience de classe.

Ensuite, il faut que ce groupe soit en mesure de se mobiliser. Pour cela, il faut que le groupe ait une image positive de lui-même afin d’exposer au grand jour leurs revendications mais également que les individus puissent se regrouper et échanger entre eux. Ainsi on remarque que certains groupes sociaux pourtant victimes d’inégalités ont du mal à constituer une action collective. C’est le cas des chômeurs par exemple ou encore des mal-logés ou sans domicile fixe. Pour que ce groupe se mobilise, il faut souvent l’appui d’une association et d’un leader pour motiver et organiser la contestation mais aussi pour trouver les mots pour contester.

Et quand bien-même tous ces facteurs sont réunis, l’action collective peut ne pas prendre si certains individus raisonnent de manière plus individuelle :

Il s’agit là du paradoxe de l’action collective mis à jour par Olson (comme vous l'avez peut-être étudié en classe de première). En effet, la mobilisation a forcément un coût pour les individus (temps passé, investissement financier pour le matériel …) et donc il se peut que certains individus choisissent de ne pas s’investir afin de ne pas payer ce coût tout en récoltant les bénéfices potentiels à l’issue de l’action collective. Cette stratégie, rationnelle au niveau individuel, ne peut fonctionner que si ces passagers clandestins ne sont pas trop nombreux afin de ne pas être repérés. Le problème est que si le groupe est trop grand ou peu intégré, alors la mobilisation n’a pas lieu (par manque de pression collective) ou du moins elle peut devenir inefficace, auquel cas l’action collective est un échec.

D’autre part, la mobilisation collective n’est qu’une réponse et non la réponse à des tensions et insatisfactions. Il existe d’autres réponses possibles, plus individuelles telles que :

  • La défection comme par exemple le fait de démissionner de son poste, de changer d’entreprise ou de métier en cas de désaccord avec son employeur.
  • Le loyalisme qui fait que l’attachement à l’entreprise ou à l’organisation compense les défauts ou les insatisfactions (cet attachement peut être véhiculé par une culture d’entreprise forte, des avantages sociaux ou encore une pression exercée sur les employés critiques). Ce fut le cas par exemple pour les employés des start-up informatiques dans les années 1990 qui malgré des conditions de travail relativement difficiles restaient à leurs postes, enthousiasmés de travailler dans de jeunes sociétés innovantes et promises à un bel avenir avant l’éclatement de la bulle internet.

2.1.3. Les conflits sociaux qui ont fait évoluer la société ont souvent été liés au travail mais pas seulement

Les conflits sociaux influencent la définition des « problèmes » que la société doit gérer et les choix politiques. En mettant en avant certaines revendications, ils font évoluer la société.

  • Les conflits sociaux sont très souvent liés au travail et ont favorisé l'évolution du droit du travail et le développement de la protection sociale.

Depuis le 18e siècle, l’essentiel des conflits sociaux s’est déroulé sur le terrain du travail et de l’emploi. Compte-tenu de l’importance que revêt le travail dans la vie des individus à la fois en termes de temps passé mais également en termes d’intégration sociale ou encore de revenus, l’on comprend que les conflits portent pour beaucoup sur ce terrain. Les inégalités de revenus sont d’ailleurs très souvent l’objet de nombreux conflits : on se bat pour accroître la part des salaires dans la valeur ajoutée au détriment des profits ou pour améliorer sa rémunération par rapport aux autres métiers de l’entreprise.

Les mouvements sociaux ouvriers ont été à l’origine de nombreuses transformations sociales et notamment d’un statut salarial protecteur. Ainsi les conflits sociaux liés au travail ont permis depuis le début du XXe siècle la mise en place de nombreux acquis sociaux. Alors que fin XIXe siècle les ouvriers étaient employés à la journée sans véritable protection sociale, les mouvements ouvriers de 1906, 1936 puis les conflits de mai 1968 ont progressivement permis d’installer le salariat avec une protection sociale et des acquis sociaux attachés à ce statut. Par exemple, les accords de Matignon en 1936 à la suite d’un mouvement massif de grèves générales dans de très nombreuses entreprises en France ont permis de mettre en place l’élection de délégués du personnel, la semaine de 40 heures, deux semaines de congés payés ou encore d’étendre les conventions collectives ainsi que des augmentations de salaires. Ainsi les conflits sociaux liés au travail ont pu favoriser le changement social en permettant la mise en place du statut salarial et à travers cela le développement de nouveaux modes de vie (vacances, tourisme …).

  • Mais des conflits fondés sur d’autres revendications ont pu également faire évoluer la société, ses valeurs et ses normes.

Prenons l'exemple des mouvements féministes. Même si l'on s'en tient aux seuls débuts des années 1970, les mouvements féministes en France ont obtenu de nombreuses évolutions quant aux droits des femmes et à l’égalité hommes-femmes. Légalisation de la contraception (loi Neuwirth, 1972), dépénalisation de l’avortement (loi Veil, 1975), loi sur la parité en politique (2000) sont autant de résultats concrets qui transforment la société par une extension de certaines valeurs (liberté, autonomie vis-à-vis des hommes, égalité) et un changement de certaines normes (règles diverses sur la maîtrise de leurs corps par les femmes). Plus précisément, le mouvement féministe a généré de nouvelles règles, en particulier juridiques : la législation a été transformée dans de nombreux pays afin de garantir l’égalité des droits. La discrimination au travail a été interdite, des nouvelles règles ont été adoptées dans le domaine du droit de la famille (en particulier pour assurer l’égalité du père et de la mère vis-à-vis des enfants). On sait bien cependant que passer des nouvelles règles à une nouvelle réalité nécessite parfois beaucoup de temps. C’est bien le cas dans ce domaine : l’égalité affirmée sur le plan politique depuis 1946 en France n’a pas permis une meilleure représentation des femmes à l’Assemblée nationale. La loi sur la parité, qui impose une égalité de candidatures entre hommes et femmes, n’a pas sensiblement amélioré les choses puisque le nombre de femmes élues n’a augmenté que de 8% ! Ces nouvelles règles sont sous-tendues par une transformation des valeurs, même si elle est lente : la domination masculine n’est plus jugée comme “ naturelle ” dans notre société.

D’autres mobilisations ont fait rentrer dans le débat public de nouveaux problèmes tels que l’environnement qui, peu à peu, font changer les mentalités sur les rapports de l'homme avec la nature.

2.1.4. Cependant, si les conflits sociaux peuvent favoriser le changement social, ils cherchent parfois également s’y opposer

On peut noter que certains conflits liés au travail peuvent s’inscrire plutôt dans une logique de contestation face au changement. Les manifestations de 2010 contre la réforme des retraites engagées par le gouvernement Fillon montrent effectivement que le conflit social peut avoir pour objectif le changement ou au contraire peut s’inscrire dans la résistance face au changement.

De même les nombreux conflits ouvriers qui ont lieu aujourd’hui (ArcelorMittal, Continental, PSA) signent un mouvement de manifestation contre les réductions d'emplois et plus largement le libre-échange et la désindustrialisation en France.

2.2. A l’inverse, les formes et les enjeux des conflits sociaux sont également influencés par le changement social

2.2.1. De nouveaux enjeux de contestation liés aux valeurs postmatérialistes selon R. Inglehart

Selon Ronald Inglehart (XXe siècle, américain, politologue), les sociétés des pays développés seraient passées à partir des années 1970 d’une société matérialiste à une société postmatéraliste dans laquelle les besoins matériels de base de la population sont assurés.  A travers ce changement social, les valeurs portées par les conflits sociaux ont également évolué passant de revendications liées à la satisfaction des besoins primaires (revendications sur les salaires) à des revendications liées au respect de l’individu, de son identité, de son épanouissement personnel ou encore de son cadre de vie (l’environnement, lutte contre l’homophobie, droit à l’avortement, développement durable …). Ces nouvelles valeurs ont notamment été portées par l’émergence des nouvelles classes moyennes salariées, fortement éduquées, pour lesquelles les contraintes économiques se sont desserrées.

2.2.2. Le changement social influence les manières de contester

De même que les enjeux des conflits évolueraient, les formes de conflit changeraient. Le nombre de jours de grève en France passe par exemple de 4 millions pendant les 10 ans qui suivent mai 1968 à 500 000 depuis 20 ans. Si, en France, le nombre de manifestations restent élevé (8 000 par an environ), de nombreuses autres façons de contester se développent à travers la formation d’associations locales, d’actions humanitaires ou environnementales ou encore à travers les pétitions ou le boycott.

Les formes de contestation dans le monde du travail évoluent : blogs de salariés en colère, débrayage, absentéisme ou encore séquestration des patrons. Début janvier 2014, à Amiens, des salariés de l’entreprise Goodyear (fabricant de pneus) ont séquestré pendant deux jours des cadres de l’entreprise afin d’obtenir la renégociation du plan social mis en place par les dirigeants.

Les formes de contestation évoluent également dans d’autres domaines comme par exemple dans le domaine de l’écologie. L’objectif étant d’interpeller le plus grand nombre, les actions organisées sont souvent spectaculaires et les médias sont invités pour relayer l’évènement. On connaît par exemple les actions menées par Greenpeace pour diverses causes. Par exemple, en 2012, deux militants de Greenpeace ont fait atterrir un parapente à moteur sur le site de la centrale nucléaire du Bugey dans l’Ain afin de démontrer la vulnérabilité et la facilité d’accès des sites nucléaires français.

Les conflits sociaux évoluent donc avec leur temps. Internet joue aujourd’hui un rôle essentiel. Le rôle des réseaux sociaux fut d’ailleurs primordial au cours du Printemps Arabe en particulier pour ce qui était de la diffusion des images de ce qui se jouait alors là-bas.

2.2.3. Les mouvements sociaux actuels peuvent accompagner le changement social ou peuvent s'y opposer

Prenons un premier exemple de mouvements sociaux qui accompagnent le changement social. Le féminisme peut être interprété comme un mouvement social visant l'extension à destination des femmes de valeurs comme l'égalité et la liberté.

  • Le mouvement féministe. Ce mouvement n’est pas récent et se retrouve dans tous les pays développés. A l’origine, dès le XIXe siècle dans certains pays, la revendication est essentiellement politique : il s’agit d’obtenir le droit de participer aux élections, d’être considérées comme des êtres majeurs dans tous les sens du terme (juridique, en particulier). Mais la revendication ne porte pas encore sur la façon dont la société a réglé le partage des tâches et du pouvoir entre les sexes, à l’intérieur des familles en particulier. Dans les années 1960, les revendications féministes vont changer complètement de nature. Elles vont porter sur le droit à disposer de son corps (liberté de contraception et d’avortement), sur la domination masculine au travail et dans la famille (égalité dans le partage des tâches), sur l’égalité des droits dans tous les domaines (travail, salaires, etc.).

  • La création de nouvelles règles sociales. Petit à petit, le mouvement féministe a généré de nouvelles règles, en particulier juridiques : la législation a été transformée dans de nombreux pays afin de garantir l’égalité des droits. Cf. partie 2.1.3.

Autre exemple d’un mouvement qui cette fois s’oppose d’une certaine manière au changement social : celui du mouvement des opposants à la mondialisation (l'altermondialisme). A travers cet exemple, on peut voir comment certains mouvements sociaux s'opposent à des changements sociaux au nom de valeurs qu'ils placent au-dessus.

  • Précisons d'abord ce qu'est l’altermondialisme. On retient aujourd’hui de plus en plus l’appellation “altermondialiste” (et non pas antimondialiste comme au début du mouvement, à la fin des années 1990) pour signifier que le mouvement ne s’oppose pas à la mondialisation en général, mais à la mondialisation telle qu’elle existe aujourd’hui – cette formulation revendique donc une autre mondialisation. Ce mouvement est présent dans la plupart des pays du monde. Son objet est clair : il s’oppose de manière explicite à la mondialisation telle qu’elle se développe aujourd’hui par l’action des firmes transnationales, et celle des organisations mondiales comme le F.M.I., l’OMC ou la Banque mondiale.

  • Quels sont les groupes sociaux en action ? Le mouvement altermondialiste est structuré généralement autour d’associations qui ne prétendent pas représenter un groupe social particulier (on peut penser par exemple à l’association ATTAC, qui est emblématique de la lutte anti-mondialisation en France actuellement). On semble donc loin des conflits sociaux tels qu’on les a décrits plus haut. Cependant, les choses ne sont pas si tranchées. En effet, on retrouve dans la mouvance altermondialiste les acteurs traditionnels des conflits sociaux. Ainsi, les syndicats sont souvent directement partie prenante des associations altermondialistes, et en tout cas, les adhérents de ces associations sont souvent des adhérents de syndicats ou de partis politiques “traditionnels”. La collusion entre des associations comme ATTAC et la Confédération paysanne de J.Bové est une bonne illustration de ce “recyclage” des acteurs sociaux dans ces mouvements sociaux.

  • Au nom de quelles valeurs ? Manifestement, au nom de valeurs universalistes, comme la protection de la dignité des personnes (par exemple, dans la lutte contre le travail des enfants), protection de l’environnement pour les générations futures (dans la lutte contre la déforestation sauvage au Brésil, par exemple) ou lutte contre les inégalités générées par les stratégies de développement adoptées par les firmes transnationales. On voit ici très clairement qu’un mouvement social peut chercher à s’opposer à un changement social. Nous en reparlerons un peu plus loin. Mais observons également que le mouvement altermondialiste réunit des revendications extrêmement diverses dont certaines relèvent souvent de la défense d’intérêt de groupes sociaux très “classiques” (par exemple, l’opposition d’agriculteurs aux importations en provenance des pays pauvres). Le point commun est la dénonciation du pouvoir jugé exorbitant des firmes transnationales : celles-ci, grâce à leur pouvoir économique, imposent des décisions qui devraient relever, aux dires des altermondialistes, du domaine politique et du débat démocratique.

  • Par quelles méthodes d’action ? Celles-ci sont aussi variées que leurs revendications. Elles visent toujours à rendre les actions visibles, en particulier au niveau des médias, de manière à informer le plus de monde possible. Notons qu’Internet joue un rôle de plus en plus important dans le domaine de la popularisation de ces luttes (diffusion de l’information sur de très nombreux sites, mais aussi actions collectives via le net : signature de pétitions, blocage des sites officiels, etc.).

  • Ce mouvement altermondialiste a-t-il permis un changement social ? La réponse est évidemment positive : par exemple, les firmes transnationales ont dû prendre en compte les critiques sur le travail des enfants (certaines ont même réussi à en faire un argument de vente dans leur publicité) et pour les enfants en question et leurs familles, cela change évidemment quelque chose. Le mouvement altermondialiste a également créé des solidarités transnationales, si l’on peut dire, et c’est aussi très nouveau, les mouvements sociaux traditionnels se limitant pratiquement toujours au cadre national.

2.3. L’institutionnalisation des conflits : vers moins de conflictualité sociale ?

2.3.1. L’institutionnalisation des conflits a permis dans une certaine mesure de les canaliser

L’institutionnalisation des conflits est un processus au cours duquel les conflits sont peu à peu encadrés par des règles fixées par les organisations qui participent au conflit et par l’Etat. Les conflits s’institutionnalisent dans une société lorsque les organisations qui sont nées de ces conflits continuent à exister après le conflit et sont reconnues les pouvoirs publics comme interlocuteurs. C’est notamment le cas de nombreux syndicats qui peu à peu sont devenus de véritables organisations consultées par les gouvernements lors de mise en place de réformes par exemple. On parle aujourd’hui à ce propos de «  partenaires sociaux ».

A travers cette reconnaissance de la part du politique, l’Etat peut ainsi contrôler d’une certaine manière les conflits en ayant tout d’abord un contact régulier avec ces organisations pour prendre le pouls du contexte social (le gouvernement peut consulter les partenaires sociaux avant de se prononcer sur un projet de réforme par exemple) mais aussi en négociant avec les représentants des mouvements sociaux afin de réduire d’une certaine manière la conflictualité sociale. Ainsi l’Etat échange une reconnaissance et un droit de participer aux décisions politiques contre une certaine modération des revendications et des formes d’action. Cette institutionnalisation se traduit d’ailleurs par la mise en place de nouveaux ministères en lien avec les revendications principales de la société : ministère de l'écologie, du développement durable et de l'énergie, ministère du redressement productif, ministère des droits des femmes. De plus, vous l'avez vu en classe de seconde, les subventions publiques permettent souvent de faire vivre nombre d'associations dans ces domaines.

Au fur et à mesure que les conflits s’organisent et que les gouvernements trouvent dans ces organisations des représentants à qui s’adresser, la violence du conflit voire le conflit lui-même en seront d’autant canalisés et les rapports sociaux tendront davantage vers la négociation.

Cependant, malgré cette institutionnalisation des conflits, il existe aujourd’hui des conflits qui voient le jour hors du champ institutionnel. En effet, l’actualité nous montre des conflits peu institutionnalisés et donc potentiellement plus violents car le conflit est clairement de nature politique et global :

  • les manifestations qui ont eu lieu en Grèce voire en Espagne depuis la crise financière de 2007 présentent un dialogue relativement faible entre les organisations qui mobilisent les manifestants et les pouvoirs politiques. Le mouvement des indignés en Espagne revendique d’ailleurs une totale opposition au gouvernement et une non-association à toute forme d’organisation politique.
  • D’autre part, les conflits qui ont lieu dans les pays arabes tout d’abord fin 2010, en 2011 voire en 2012 (conflit libyen) regroupés sous le nom de « Printemps arabe » se sont pour beaucoup traduits par des conflits de type révolutionnaires car l'opposition politique n'était pas vraiment acceptée dans ces pays.

2.3.2. Syndicalisation et désyndicalisation dans les conflits du travail

Approfondissons le rôle des syndicats dans la régulation sociale des conflits autour du travail.

Vous avez l'habitude d'associer les syndicats aux conflits sociaux, et même de les considérer, sinon comme la cause, du moins comme des acteurs essentiels des conflits. Ils sont effectivement souvent à  l'origine des grèves, des manifestations, et, par les revendications qu'ils expriment, ils peuvent entretenir la tension sociale. Mais cette vision des choses ne recouvre qu'une partie de la réalité, car les syndicats jouent en fait un rôle bien plus complexe, et, paradoxalement, permettent aussi de réduire la conflictualité dans les entreprises. Cela amène à  s'interroger sur les conséquences de la désyndicalisation que l'on constate dans les sociétés modernes : cela va-t-il accroître ou diminuer la conflictualité dans la société ?

Si les syndicats ont favorisé l'émergence de conflits sociaux par leur capacité d'organisation, ils ont également permis de les régler plus facilement par l'institutionnalisation (des conflits et des organisations).

Voyons concrètement comment le développement des syndicats peut permettre le développement des conflits sociaux dans les entreprises, et plus généralement au niveau de la société tout entière.

•   Les syndicats rassemblent les moyens matériels et humains de l' action collective. L'action collective coûte cher, et les syndicats sont d'abord un moyen de la financer. Ils collectent des cotisations, reçoivent parfois des dons ou des subventions publiques, qui permettent de faire face aux dépenses nécessaires à la mobilisation des salariés (presse syndicale, tracts, locaux et moyens de communication, transports des militants, caisse de solidarité pour compenser les pertes de salaires en cas de grève, …). Mais ces moyens permettent surtout de payer des permanents, c'est-à-dire des personnes qui travaillent à temps plein pour le syndicat, assurent des permanences pour informer ou aider les salariés, gèrent les aspects matériels de la vie syndicale, négocient avec les employeurs. Les permanents et plus généralement les militants syndicaux assurent la coordination et donc l'efficacité de la revendication. En effet, si on veut par exemple lancer une grève pour faire pression sur l'employeur, il vaut mieux que tout le monde cesse le travail en même temps pour que la démonstration de force soit plus convaincante : c'est le rôle des syndicalistes de coordonner les actions individuelles de revendication. Et si on veut que la grève soit un succès, il faut aussi informer les salariés à l'avance et essayer de les convaincre de participer, et là encore, les syndicats fournissent un travail essentiel pour le développement de mouvements sociaux.

  • Les syndicats sont un cadre institutionnel qui permet de faire émerger des décisions collectives et de mener des négociations pour sortir des conflits. Pour mener une action collective, il faut s'entendre sur les buts de l'action (que réclame-t-on ?), sur les moyens à mettre en œuvre (grève, ponctuelle ou générale, manifestation, pétition, …). Pour prendre de telles décisions, il faut un cadre institutionnel démocratique précis qui offre aux individus les moyens de s'exprimer, de désigner des représentants, et pour ces représentants, il faut des instances de réunion et de décision pour aboutir à des choix collectifs représentatifs de ce que souhaitent les adhérents. Pour mettre un terme au conflit, il faut pouvoir discuter avec un “ interlocuteur ” représentatif, ne serait-ce que pour savoir quelles sont les revendications de ceux qui protestent ! Il faut aussi pouvoir discuter pour chercher d'éventuelles solutions de compromis, ou de conciliation des points de vue. Les syndicats sont aussi nécessaires pour organiser une négociation permanente qui prévienne les conflits. Avant de prendre une décision, la consultation des syndicats permet de repérer ce qui peut éventuellement poser problème et susciter le conflit. On peut alors négocier les solutions a priori, et ainsi faire l'économie d'une grève, par exemple.

  • Les syndicats permettent de maintenir le conflit social dans des formes socialement acceptables. Dès lors que l'on rentre dans un conflit social, la question des méthodes de revendications se pose. Elle est importante parce que des “ dérapages ” sont toujours préjudiciables à la cause que l'on défend. Si, par exemple, lors d'une manifestation, des violences ou des dégradations sont commises par les manifestants, ils auront plus de mal à rallier l'opinion publique. Les syndicats font ainsi fonction de “ service d'ordre ”, pour maintenir la revendication dans certaines limites.

  • Les conflits antérieurs et les négociations successives ont amené les employeurs et les syndicats, et souvent l'Etat, à s'entendre pour édicter des règles qui régissent les situations de conflits potentiels. Ainsi, le droit du travail encadre les licenciements, en précisant quand un employeur peut licencier et quelles compensations il doit éventuellement apporter. Cela permet d'éviter d'une part une utilisation arbitraire, voire répressive, du licenciement, mais aussi de le rendre moins contestable par les salariés. De même, les “ grilles de rémunération ”, qui prévoient quels salaires peuvent être versés en fonction du métier ou de l'ancienneté, permettent d'éviter que les promotions soient un sujet de conflit entre l'employeur et les salariés. L'émergence d'un droit du travail a aussi comme conséquence de faire rentrer le juge dans l'entreprise. Le recours à la justice est en effet un moyen de faire arbitrer les litiges par les tribunaux sans passer par le conflit social. De ce point de vue, les entreprises ressemblent de plus en plus à la société, qui se civilise en remettant la charge de la résolution des conflits à une institution judiciaire indépendante.

L'existence de syndicats facilite donc grandement l'action collective. En ce sens, le syndicalisme peut être considéré comme un facteur de conflictualité sociale. C'est d'ailleurs en partie pour cette raison que les grèves en France sont plus importantes dans le secteur public que dans le secteur privé : les syndicats y sont encore relativement puissants et bien implantés. C'est pour cela aussi que les chefs d'entreprise sont souvent réticents face à l'implantation de syndicats !

Le paradoxe n'est qu'apparent : les syndicats augmentent l'efficacité de la mobilisation collective et donc favorisent les conflits sociaux, mais en même temps, ils permettent de “ piloter ” ces conflits et donc de les rendre moins radicaux et de leur trouver une conclusion. Le syndicalisme rend en quelque sorte les conflits sociaux plus efficaces, mais plus raisonnables.

Mais, d'une part, les mutations du travail affaiblissent dans une certaine mesure les syndicats.

Ce phénomène de la désyndicalisation est important à  analyser, parce qu'il permet de comprendre pourquoi il est nécessaire que les groupes sociaux soient organisés. Cela permet aussi de comprendre que la “ mécanique ” du conflit social est parfois aussi essentielle que le fond de la discorde. Nous verrons dans un premier temps la réalité de la désyndicalisation, puis quelques éléments d'explication et enfin les conséquences sur les conflits sociaux.

  • La désyndicalisation est un phénomène général dans les pays industrialisés. Le nombre de conflits, mesuré par le nombre de journées de travail perdues du fait des grèves, a considérablement diminué en France depuis 20 ans : entre 3 et 4 millions  de journées perdues par an pour fait de grève à  la fin des années 1970, moins d'un million en général depuis 1985. Cette diminution peut étonner : on a parfois l'impression, à  tort, que les grèves sont plus nombreuses que jamais. En fait, elles ont beaucoup plus diminué dans le secteur privé que dans le secteur public, où les grèves se “ voient ” plus car elles touchent souvent des services publics. Mais le secteur public emploie moins de travailleurs que le secteur privé. Le taux de syndicalisation (part des syndiqués dans la population active occupée) a beaucoup décru depuis 30 ans. Aujourd'hui, en France, on estime que 8% environ des travailleurs sont syndiqués (près de 40% l'étaient en 1950). Le taux de syndicalisation reste bien plus élevé dans le secteur public que dans le secteur privé (où il est d'environ 3.5%), dans les grandes entreprises que dans les petites, même s'il a diminué partout. La diminution de l'influence des syndicats se voit aussi au fait que certains conflits, parmi les plus durs de ces dernières années, démarrent en dehors des syndicats, comme nous le verrons plus loin.

  • Premier élément d'explication de la désyndicalisation : la montée du chômage. C'est une explication conjoncturelle : la montée du chômage peut expliquer que les salariés, craignant pour leur emploi, renoncent à  se mettre en grève ou à  entamer un conflit avec leur employeur. Dans ce cas, on peut penser que si la croissance repartait et si le chômage diminuait sensiblement et durablement, le nombre des conflits pourrait repartir à  la hausse.

  • Deuxième élément d'explication de la désyndicalisation : les transformations du travail. Il s'agit cette fois d'une explication structurelle à  la désyndicalisation. La transformation de la structure des emplois joue en défaveur de la syndicalisation. En effet, le nombre d'emplois ouvriers, et plus généralement dans les industries, a considérablement diminué depuis 1975, comme nous l'avons vu. Or, le syndicalisme a une bonne part de ses racines dans le mouvement ouvrier. De plus, le travail dans les usines s'est transformé, les horaires se sont flexibilisés, et les syndicats ont plus de mal à  entrer en contact avec l'ensemble des salariés. L'éclatement du collectif de travail fait que tous les gens qui travaillent au même endroit n'ont pas forcément le même employeur (c'est le cas quand il y a des travailleurs intérimaires) ce qui rend plus difficile la mobilisation. Et le développement des firmes multinationales, qui éloigne encore les travailleurs de la direction réelle de l'entreprise, rend plus difficile l'identification et l'atteinte du groupe avec lequel on peut rentrer en conflit. Enfin, les emplois du tertiaire, qui se sont beaucoup développés, sont situés dans des entreprises de taille inférieure à  celle des entreprises industrielles. Or le syndicalisme se développe plus facilement dans les grandes entreprises que dans les petites. Et la féminisation qui a accompagné cette tertiairisation joue aussi en défaveur des syndicats car les femmes sont, en moyenne, moins syndiquées que les hommes.

  • Troisième élément d'explication : l'institutionnalisation des syndicats. Ce qu'on appelle l'institutionnalisation, c'est le fait que les syndicats sont reconnus par les employeurs comme des interlocuteurs légitimes et incontournables. C'est aussi le fait que le nombre de permanents, c'est-à-dire de personnes qui travaillent à  plein temps pour le syndicat, augmente. Cette évolution peut couper les syndicats de leurs adhérents. Ceux-ci ne se sentent plus représentés réellement par les permanents syndicaux qui négocient avec les organisations patronales. Les syndicats apparaissent alors comme des organisations bureaucratiques dans lesquelles les adhérents ne se reconnaissent plus, d'où la diminution du nombre d'adhésions. Il en résulte que les syndicats encadrent moins qu'avant les conflits. Ce ne sont pas toujours eux qui appellent à  la grève (certains conflits se déclenchent “ à  la base ”, sans appel des syndicats). Leur place est prise par des “ coordinations ”. De quoi s'agit-il ? Les grévistes élisent des représentants, indépendamment de leur appartenance syndicale, qui vont aller négocier avec la direction (alors que c'est le rôle traditionnellement dévolu aux syndicats) et qui viennent rendre compte devant la “ base ” de l'évolution des négociations. Dans le courant des années 1990, on a vu par exemple le conflit des infirmières ou celui des chauffeurs routiers être géré de la sorte. On peut lire ici une méfiance vis-à-vis des syndicats, considérés comme des institutions coupées de la base des travailleurs

Cet affaiblissement des syndicats n'est cependant pas sans risque et il n'est peut-être que transitoire.

La désyndicalisation peut entraîner une augmentation et surtout une radicalisation des conflits sociaux. C'est au fond facile à  comprendre, puisque l'on a dit plus haut quel rôle pouvait jouer les syndicats dans la prévention et la régulation des conflits. Sans présence syndicale, difficile d'organiser une consultation ou une négociation, difficile de savoir sur quoi céder pour mettre fin à  une grève.

2.3.3. Conclusion

Le conflit social peut être le signe d’un défaut d’intégration mais il serait naïf de penser que tout conflit est pathologique. En effet, une société sans conflit ne peut exister et il est parfois souhaitable que des conflits apparaissent car ils permettent également de favoriser la cohésion sociale en renforçant les identités collectives ou en instaurant de nouvelles règles sociales.

De ce fait, le conflit social peut être un moteur du changement social comme l’avait déjà analysé Marx au XIXe siècle. Ils permettent par exemple de dénoncer une inégale répartition des richesses ou font évoluer la société vers de nouvelles valeurs telles que l’égalité homme-femme par exemple. Cependant, les conflits sociaux peuvent également s’opposer au changement social. C’est le cas par exemple des mouvements altermondialistes qui rejettent la mondialisation telle qu’elle est vécue actuellement.

Par ailleurs, les conflits sociaux sont également influencés par le changement social et s’adaptent à leur époque notamment via l’utilisation des média et plus récemment d’Internet et des réseaux sociaux.

Enfin, avec le développement des syndicats à partir de la fin du XIXe siècle, les conflits du travail en France semblent peu à peu s’institutionnaliser, favorisant ainsi la négociation et permettant la réduction de la conflictualité sociale. Cependant l’affaiblissement actuel des syndicats remet en cause la canalisation des conflits et de nouvelles formes de conflits apparaissent hors du champ syndical.