Chapitre 9. La conflictualité sociale pathologie, facteur de cohésion ou moteur du changement social ?

Dans le chapitre précédent, vous avez travaillé sur la notion de cohésion sociale : quels sont les liens qui unissent les individus dans notre société, quel rôle ont les instances d’intégration traditionnelles dans le maintien de cette cohésion sociale. Vous vous êtes demandé plus précisément si cette dernière n’était pas remise en cause par l’évolution du rôle de ces instances d’intégration. Dans ce chapitre, nous allons continuer à nous intéresser à la notion de cohésion sociale et nous allons notamment nous demander si les conflits sociaux, notion centrale du chapitre, peuvent mettre à l’épreuve la cohésion sociale. Nous allons donc chercher à savoir si les conflits sociaux nuisent à l’intégration des individus et groupes sociaux dans la société ou si au contraire ils peuvent faciliter cette intégration, cette cohésion.

Mais, avant toute chose, il s’agit pour nous de définir la notion de conflit social. En première, vous avez étudié la notion de conflit comme l’expression d’une opposition, d’un conflit d’intérêt ou de points de vue entre des individus ou des groupes d’individus. Bien souvent, le rapport de force opposant les deux parties en conflit est inégal et le conflit permet de modifier ce rapport de force voire de l’inverser. En terminale, nous allons nous consacrer à un type de conflit particulier qu’est le conflit social. Un conflit social met en jeu des acteurs regroupés, il y a donc une dimension collective dans le conflit social. Ces acteurs doivent avoir entre eux des relations d'interdépendance : s'il n'y a pas ces relations entre eux, il y a peu de chance qu'il y ait un conflit car il n'y aurait pas d'objet de conflit. Ces relations d'interdépendance existent dans un rapport de domination, c'est-à-dire que la question du pouvoir est toujours essentielle dans un conflit social : les acteurs n'ont pas tous le même pouvoir et ils essaient d'user de leurs pouvoirs respectifs pour obtenir telle ou telle chose. Enfin, le conflit social a toujours un enjeu – on peut gagner ou perdre, quelque chose est disputé. On le voit, le conflit social oppose plusieurs groupes sociaux tout en n’allant pas jusqu’à la rupture. Le conflit suppose que la discussion est toujours possible ce qui n'est pas le cas dans la rupture.

Évidemment l’on pourrait penser que les conflits sociaux sont plutôt nuisibles au bon fonctionnement de la société et qu’il vaudrait mieux les éviter. Mais le peut-on vraiment et est-ce souhaitable ? Au cours de ce chapitre, nous serons amenés à nous demander deux choses :

  1. les conflits nuisent-ils à l’intégration sociale ? Est-ce qu’une société qui présente des conflits sociaux est une société malade, qui dysfonctionne ? En d’autres termes, la conflictualité sociale est-elle une pathologie dont il faudrait guérir ? Les conflits sociaux sont-ils le signe d’une société qui va mal ou au contraire, ne permettent-ils pas l’intégration de certains groupes en exprimant et défendant des identités spécifiques ? Il s’agira de notre premier point : conflits sociaux et intégration.
  2. est-il possible de penser une société sans conflit ? Une société sans conflit serait une société immobile, qui n’évolue pas. En effet, nous pourrions nous demander ce qui peut ressortir du conflit social et si les conflits n’amènent pas la société à changer pour un mieux-être de certains groupes sociaux, en limitant certaines inégalités, par exemple, ou encore certaines injustices comme le racisme. Il s’agira de notre deuxième point : conflits sociaux et changement social. Cependant, nous verrons que si les conflits sociaux peuvent amener au changement social, les formes et les enjeux des conflits sont également influencés par ce dernier. Enfin, dans cette partie, nous examinerons plus en détail une évolution particulière des conflits sociaux liée à leur institutionnalisation et notamment le rôle des syndicats dans cette dernière. Nous nous demanderons alors si l’institutionnalisation des conflits n’induit pas une moindre conflictualité sociale.

1. Conflits sociaux et intégration : les conflits sociaux sont-ils le signe d’une défaillance de l’intégration sociale ou au contraire peuvent-ils favoriser la cohésion sociale ?

Au cours de cette partie, nous nous demanderons si les conflits sociaux peuvent nuire à l’intégration sociale. Il est effectivement possible d’analyser la conflictualité sociale comme une maladie, une pathologie qui désagrège la société et auxquels il faudrait donc remédier. Ne peut-on penser qu'au contraire, le conflit resserre les liens entre individus et favorise l'établissement de nouvelles règles sociales plus proches de ce que souhaitent les individus ? Nous verrons que si la multiplication des conflits sociaux peut être un signe de moindre cohésion sociale, il n’en reste pas moins que les conflits sociaux permettent également l’intégration de certains individus ou groupes d’individus.

1.1. Les conflits sociaux peuvent être analysés comme une pathologie de l’intégration

Les théories sociologiques sur ce sujet ont évolué. Examinons les différentes grilles de lecture qui ont vu le jour sur ce point.

1.1.1. Le conflit social est un signe de dysfonctionnement de la société

Certains sociologues ont analysé la société comme un tout, comme un corps biologique dont chaque partie a une fonction précise et nécessaire au tout. Aussi, si l’on considère ainsi la société, on peut comprendre qu’un conflit entre deux parties de ce tout puisse mettre en péril le bon fonctionnement de ce corps. Dans cette optique, le conflit peut être considéré comme une maladie qui fait dysfonctionner le corps et dont il faut guérir. Par exemple, comme vous avez pu l’étudier lors du chapitre 1 du thème 2 des regards croisés sur le marché du travail, les relations professionnelles conflictuelles qui existent en France entre employeurs et salariés nuisent à la coopération nécessaire pour travailler et produire dans de bonnes conditions.

1.1.2. Le conflit social est normal, ce qui est pathologique, c’est la multiplication des conflits

Pour Durkheim (un des pères fondateurs de la sociologie, français, fin XIXe – début XXe siècle), le conflit n’est pas en soi pathologique, il est même normal, il fait partie de la vie en société. Ce qui n’est donc pas normal pour Durkheim, c’est la multiplication des conflits.

Dans la société à solidarité organique (versus société à solidarité mécanique, cf. chapitre précédent), chaque individu a sa fonction à travers la division du travail. Le poids de la conscience collective dans une telle société est moins fort, les individus se singularisent et la solidarité fonctionne par interdépendance entre les individus. Cette société présente un dysfonctionnement s’il y a un déficit d’intégration des individus au sein de la société, on parle alors de division du travail anomique. Durkheim propose différents exemples pour illustrer ce dysfonctionnement et notamment l’exacerbation des conflits entre travail et capital. Durkheim pense que cette conflictualité exacerbée est liée à un manque de corps intermédiaires qui permettraient de faire des liens entre le capital et le travail, d'établir des règles de fonctionnement légitimes, pour les deux parties, organisant leur relation. Nous pouvons penser au rôle des syndicats aujourd’hui qui peuvent jouer ce rôle d’intermédiaires. Nous verrons d’ailleurs en quoi la crise du syndicalisme présentée par certains sociologues peut amener à plus de conflictualité sociale dans la dernière partie de ce chapitre.

1.1.3. Cependant les sociétés sont passées par de nombreux conflits sans pour autant disparaître

Aujourd’hui, l’analyse sociologique qui considère la société comme un corps biologique a été dépassée notamment parce qu’historiquement, les sociétés ont été traversées par de très nombreux conflits sans pour autant disparaître. Dans les faits, le conflit ne serait pas une pathologie mais pourrait au contraire permettre de renforcer la cohésion sociale. C’est ce que nous allons voir dès à présent.

1.2. Mais les conflits sociaux peuvent également être source de cohésion sociale

Les conflits peuvent être également analysés comme source de cohésion dans la mesure où ils mettent en rapport différents groupes sociaux qui sont obligés a minima d’échanger sur le conflit qui les occupe mais également parce que la résolution des conflits amène souvent à créer de nouvelles règles sociales qui vont permettre de renforcer la cohésion au sein de la société.

1.2.1. Les conflits sociaux mettent en relation différents groupes sociaux

Le conflit entre deux groupes sociaux nécessite une interaction entre ces deux groupes, ne serait-ce que le fait de reconnaître l’existence de l’autre. Le conflit permet donc de créer un lien, un dialogue minimum entre les groupes sociaux. Ils vont ainsi essayer de se parler, de négocier pour trouver une solution. Ainsi en cherchant une solution, un compromis, ce dialogue va permettre à la société de se maintenir voire de renforcer la cohésion en son sein et d'éviter que les conflits ne se radicalisent.

1.2.2. Les conflits sociaux permettent de renforcer les identités et l’appartenance à un groupe

Les conflits sociaux sont producteurs d’identité. Ils amènent les individus à se penser comme un « nous ». Par exemple, le mouvement des infirmières dans les années 1980 leur ont donné le sentiment de constituer un groupe. Leur célèbre slogan, « ni nonnes, ni bonnes, ni connes » traduit leur revendication d’être prises au sérieux en tant que professionnelles de santé. Le travail des infirmières a longtemps été considéré comme un travail qui ne nécessite pas de compétences professionnelles particulières. En effet, pendant longtemps on a considéré que le travail attendu d’une infirmière ne demandait pas d’apprentissage dans la mesure où il correspondant aux qualités « naturelles », « innées » des femmes (attention à l’autre, prendre soin des autres, douceur …). Les infirmières ont alors souhaité faire reconnaître leurs compétences professionnelles acquises (apprentissage des soins infirmiers : compétences techniques nécessaires pour les soins et compétences relationnelles pour le suivi et l’accompagnement du malade) lors de leurs études et conquérir un véritable statut professionnel. A travers ce conflit, c’est donc une identité professionnelle nouvelle qui a été revendiquée et qui a soudé le groupe des infirmières et infirmiers entre eux. Les conflits peuvent donc reconstituer ou affirmer à eux-mêmes et aux autres l'existence d'un groupe social.

Cette affirmation du groupe est, par ailleurs, facilitée par la présence d'un adversaire commun, réel ou imaginé et désigné (employeurs contre salariés par exemple).

Ainsi, le conflit social peut avoir une fonction positive et penser qu'une société qui intègre les individus est une société sans conflits est donc très contestable.

1.2.3. La régulation des conflits sociaux contribue à produire de nouvelles règles sociales

Enfin, la régulation des conflits amène à construire de nouvelles règles sociales qui vont renforcer la cohésion sociale. En effet, le conflit oppose des groupes rivaux qui, le plus souvent, vont reconnaître un minimum de consensus pour pouvoir régler le conflit. Ce minimum de consensus s’inscrit de plus en plus dans des règles que la société se donne pour encadrer les conflits et pour limiter les violences associées à ces conflits. Nous allons le voir dans la partie suivante, on parle d’institutionnalisation des conflits. Ainsi les conflits amènent à la production de règles sociales qui permettent de renforcer ou tout du moins de maintenir la cohésion sociale. Par exemple, le droit de grève permet aux salariés de cesser le travail pour revendiquer des améliorations d’ordre professionnel (conditions de travail ou salaires par exemple). A ce droit de grève sont attachés des devoirs que les grévistes doivent respecter afin de ne pas trop désorganiser la production (pour faire grève, il faut notamment déposer un préavis de grève). Ces conditions à respecter permettent donc d’encadrer les conflits du travail en favorisant un certain dialogue et en limitant le risque que le conflit ne dégénère. La régulation sociale à travers la négociation avec les syndicats est par exemple très présente en Allemagne à travers le système de cogestion (Mitbestimmung). Ce système consiste à intégrer les syndicats dans les plus hautes instances de direction de l’entreprise et donc dans les décisions prises par les dirigeants d’entreprise. Les négociations ont alors lieu avant que les décisions ne soient prises ce qui permet d’éviter les conflits sociaux par la suite.

Les règles qui encadrent le marché du travail notamment perdurent tant qu’elles sont acceptées par le plus grand nombre mais elles ne sont que provisoires et nombre de conflits ont permis la modification de ces règles. Prenons l’exemple des grèves de 1936 qui amenèrent à la signature des accords de Matignon modifiant considérablement les règles encadrant la relation salariale. Ainsi, sous le Front Populaire, sont mis en place les premiers congés payés (15 jours), la semaine de 40 heures et les premières conventions collectives.