Chapitre 3. Quels sont les fondements du commerce international et de l’internationalisation de la production ?

Ouverture internationale", "globalisation", et surtout “mondialisation" sont des expressions que vous avez déjà souvent entendues dans le débat public, tantôt avec une connotation favorable, quand ils sont associés à la croissance, tantôt en des termes défavorables. Pour autant, savez-vous précisément ce que recouvrent ces notions ?

On peut pour commencer définir le processus de la mondialisation comme " l'émergence d'un vaste marché mondial des biens, des services, des capitaux et de la force de travail, s'affranchissant de plus en plus des frontières politiques des Etats, et accentuant les interdépendances entre les pays ". (S. d'Agostino, La mondialisation, Ed. Bréal, 2002). L'internationalisation des économies nationales résulte quant à elle, de manière un peu différente, de l' essor des échanges internationaux, résultant d'une ouverture croissante des économies nationales ayant encore des frontières économiques. La notion de globalisation, enfin, est surtout utilisée pour désigner les formes financières de la mondialisation, que l’on retrouvera dans le chapitre suivant.

Pourquoi les pays échangent-ils entre eux ? Pourquoi un pays exporte-t-il plutôt des voitures que des ordinateurs ? Comment expliquer cette spécialisation internationale ? Et celle-ci est-elle favorable à ce pays ? Cette première série de questions concerne les déterminants de l’échange international et les gains éventuels que l’on peut en retirer tant localement qu’au niveau de la croissance mondiale : nous la traiterons en voyant que l’essor du commerce est justifié par des avantages spécifiques, mais que des difficultés apparaissent aussi parfois (Parties 1 et 2).

Ensuite, pourquoi les firmes qui produisent les biens et services échangés à l’échelle internationale éprouvent-elles le besoin d’aller produire dans des pays étrangers et délocaliser ainsi leurs productions ? Pourquoi Apple fait-elle fabriquer les composants nécessaires à ses tablettes tactiles dans près de 15 pays différents? Cette production des firmes multinationales se substitue-elle alors aux exportations ou bien est-elle un complément à ses exportations ? Cette deuxième série de questions renvoie aux stratégies des firmes mondiales, leur choix de localisation à l’échelle internationale, en lien avec de nouveaux déterminants de la division internationale du travail : nous montrerons alors que les choix des entreprises appelées firmes multinationales dépendant à la fois de stratégies propres et de contraintes internationales (Parties 3 et 4).

1. Quels sont les principaux déterminants du développement des échanges internationaux et de la spécialisation des économies ?

Le développement des échanges internationaux depuis 1945 s’est accompagné de modifications structurelles du commerce international. Ces deux aspects de l’ouverture internationale s’expliquent par les avantages supposés de l’ouverture internationale liée notamment à une spécialisation des pays après les effets néfastes vécues dans l’entre-deux guerres des pratiques protectionnistes qui ont sans doute accentuées la crise de 1929. Le développement des échanges internationaux depuis 1945 s’est accompagné de modifications structurelles du commerce international. Ces deux aspects de l’ouverture internationale s’expliquent par les avantages supposés de l’ouverture internationale liée notamment à une spécialisation des pays après les effets néfastes vécues dans l’entre-deux guerres des pratiques protectionnistes qui ont sans doute accentuées la crise de 1929.

1.1. L’essor historique du commerce international pousse à s’interroger sur les motifs de l’échange international.

L'internationalisation des économies est un processus continu depuis deux siècles. Les États, dans le cadre du GATT puis sous l’égide de l' OMC, ont largement fait le choix de l'ouverture de leurs économies. Ce processus est dynamique : la nature des produits échangés change progressivement, de même que le commerce international laisse une plus grande place désormais à de nouveaux pays, précédemment moins développés. C'est donc un changement majeur du commerce mondial : des concurrents de poids viennent bousculer les PDEM.

1.1.1. On assiste à une explosion du commerce international depuis 1945.

Le développement des échanges internationaux s’inscrit dans une tendance historique longue : on a ainsi assisté à une forte croissance du commerce international au XIXème siècle du fait de la révolution industrielle, de la relative stabilité monétaire et des progrès importants dans les moyens de communication (chemin de fer et navires à vapeur). Au XXème siècle, hormis une période de repli dans l’entre deux guerre, la croissance du commerce international est supérieure à celle de la production, exprimée par le PIB. Ce mouvement d’ouverture internationale s’est s’accéléré notablement depuis ces cinquante dernières années, en particulier pour les PDEM. Cela signifie qu'une proportion croissante des productions nationales est exportée, de même qu’une proportion de plus en plus grandede la demande est satisfaite par des importations de biens et services : ainsi la France exporte massivement des voiliers de plaisance, alors qu’elle importe de nombreux bateaux à moteur, notamment italiens, pour satisfaire le marché français. Les économies nationales sont ainsi de plus en plus insérées dans l'économie mondiale : l’internationalisation des échanges est un vecteur de la mondialisation, c'est-à-dire de la constitution d'un marché mondial ayant une logique propre qui n'est pas celle de chaque économie nationale.

Plusieurs raisons sont généralement invoquées pour rendre compte de cette croissance marquée des échanges internationaux.

Les échanges internationaux se sont d’abord développés sous l’impulsion d’organisations internationales favorables au libre-échange, issues pour la plupart des accords de Bretton Woods (1944). C’est à ce moment, en effet, que sont créés le Fonds Monétaire international ( FMI) et la Banque mondiale. Mais c’est surtout le GATT (general agreement on tariffs and trade) qui impose à partir de 1947 les règles du jeu en matière de commerce international ; il laisse la place à l’Organisation Mondiale du Commerce ( OMC) en 1995. Les principes du GATT et de l’OMC sont relativement simples : il s’agit de développer la croissance mondiale grâce à une réduction des entraves au commerce et à une meilleure coopération internationale, mettant chaque pays sur un pied d’équité. Ceci repose sur trois types de préceptes (voir encadré).

  1. La non-discrimination : un pays doit respecter le multilatéralisme des échanges, en abaissant ses barrières douanières pour tous les Etats de la même manière.
  2. L’abolition des restrictions quantitative : un pays ne peut imposer des quotas d’importation pour limiter l’entrée de biens et services sur son territoire.
  3. L’interdiction du dumping (la vente à perte) et la réglementation des subventions à l’exportation, afin que toutes les nations connaissent une même situation de concurrence non faussée.

Ces règles ont permis d’abaisser considérablement le niveau des barrières douanières, avec pour corollaire un développement des échanges et de la croissance mondiale : le taux moyen de droit de douane s’élève aujourd’hui à moins de 2% pour la France et les pays de l’UEM, à moins de 3% (ne faudrait-il pas préciser : % de la valeur des marchandise) aux Etats Unis, et il est presque nul à Singapour, alors qu’il était environ de 40% en moyenne pour l’ensemble des pays à la signature du Gatt en 1947. Ce démantèlement progressif des barrières tarifaires a favorisé fortement le commerce international.

On peut penser aussi que l’établissement de taux de change fixe (mais ajustables) entre monnaies par les institutions de Bretton Woods pouvaient réduire les risques de change et donc favoriser les échanges internationaux. Expliquons cela en précisant quels peuvent être les effets d’une variation des taux de change. Supposons qu’une entreprise française vendait son produit 100 $ aux Etats-Unis. Quels revenus va-t-elle obtenir en Francs (seule valeur intéressante pour elle pour payer ses salariés en France, ses fournisseurs en France, etc.) ? Si le taux de change est de 1,5 F = 1 $, elle obtiendra bien sûr 150 F sur chaque produit vendu. Mais si le taux de change passe à 1,2 F = 1 $, elle n’obtiendra que 120 F. Vous comprenez l’existence d’un risque de change qui peut faire hésiter les entreprises à exporter et limiter le commerce international. Cependant, depuis cette période, le franc a disparu et les taux de change entre les grandes monnaies (€, $, £, etc.) varient librement. Quels peuvent être les effets des appréciations ou des dépréciations sur le commerce international ? Nous venons de le voir une appréciation de l’euro (cette fois-ci) par rapport au dollar peut pousser les entreprises françaises à augmenter leur prix en dollars ce qui risque de réduire la demande et donc les exportations ; c’est évidemment l’inverse lorsque l’euro se déprécie : les entreprises françaises peuvent vendre à des prix en dollars plus faibles (mais qui rapportent autant ou plus en euros) ce qui peut accroitre les exportations. Et du côté des importations ? Supposons que l’on achète un baril de pétrole pour 50 $ : au taux de change de 1€ = 1,2 $, les 50 $ reviennent à 41,6 € (50/1,2) mais au taux de change de 1€ = 2,4$, les 50$ reviennent à 20,83 € (50/2,4). Donc, le coût des produits importés est plus faible ce qui réduit la valeur des importations mais peut se traduire par plus d’importations. La situation est inverse en cas de dépréciation : le coût des importations augmente ce qui peut, à terme, les réduire s’il y a des produits de substitution en France. Voilà donc les effets possibles des taux de change sur le commerce international.

Des zones d’intégration régionale se sont développées, comme l’ALENA ou l’UEM, comme nous le verrons plus en détail dans un prochain chapitre. Ces accords régionaux sont une exception à la clause de la nation la plus favorisée mais sont acceptés dans la mesure où ils aboutissent à une plus grande libéralisation des échanges au sein de la zone sans pour autant accroître les restrictions aux échanges vis-à-vis des pays hors de la zone. Ainsi un commerce supplémentaire serait créé entre les pays de la zone, conforme aux avantages supposés du libre-échange. On observe en effet en général que ces zones ont « créé du commerce » : la crainte d’un « détournement du commerce » vers les seuls pays de la zone au détriment d’anciens partenaires étrangers extérieurs à la zone n’est pas statistiquement vérifiée. Au contraire, l’exemple européen montre que le fait que les échanges de l'Unioneuropéenne se soient développés très rapidement entre pays membres n'a pas empêché un développement encore plus rapide des échanges avec les pays hors Union européenne. Vous retrouverez notamment cet aspect dans le chapitre sur l’UEM.

Il faut aussi mettre l’accent sur la baisse des coûts de transports et de communication. Les échanges internationaux de marchandises subissent en effet un handicap en raison des frais de transport, qui se rajoutent naturellement aux coûts de production. Il faut en particulier tenir compte des frais de rupture de charge dans les transports routiers et ferroviaire. Il s’agit des frais engendrés par le transfert des produits entre deux moyens de transport (entre un bateau et un camion par exemple), engendrés par le coût des infrastructures nécessaires, les coûts de manutention, et qui s’accompagne généralement de frais de stockage important. Un progrès considérable fut accompli lorsque qu’on parvint à éviter les ruptures de charge par le développement des conteneurs, que l'on peut transborder rapidement d'un bateau à un camion. On a alors assisté à une forte baisse des coûts de transport de longue distance. Les routes du globe sont maintenant sillonnées par d’immenses navires porteurs de conteneurs.

Ensuite, depuis le début des années 90, le développement de l'informatique et de la transmission numérique des données a permis de réduire considérablement les coûts de communication, ce qui a permis de développer le commerce d’activité tertiaire. La dématérialisation des informations et données numériques nécessaires aux entreprises en « cloud », ou nuage informatique, accélère encore le processus de mondialisation des échanges : les données sont désormais partagées et disponibles en tout point de connexion internet. Résultat, le coût de transmission de l’information diminue : les entreprises multinationales se constituent en réseaux et communiquent avec l’ensemble de leurs filiales, le partage de l’information accélère les ajustements de prix des produits, etc.

1.1.2. L’essor en volume et en valeur de la mondialisation s’accompagne d’une mutation de la structure du commerce international et de la nature des produits échangés.

La multiplication des échanges internationaux repose traditionnellement sur trois formes d’import/export :

Les matières premières, tout d'abord, ont longtemps été l’objet principal des échanges internationaux. La part des produits primaires dans le commerce mondial décline cependant fortement, en particulier celle des produits agricoles. Ceci s'explique notamment par la baisse des prix de nombreuses productions agricoles qui rend les échanges de moins en moins intéressants pour les pays spécialisés dans l’exportation de denrées agricoles pour les pays qui connaissent cette spécialisation. Les autres matières premières ont connu des évolutions contrastées depuis le début des années 2000, avec une hausse de la part des combustibles et minerais dans le commerce mondial, sous l'effet de l'essor économique chinois notamment.

Les échanges de produits manufacturés se sont d’abord développés entre PDEM, ce qui a entrainé une forme particulière de commerce, le commerce intra branche. Il s’agitd’échanges internationaux croisés de produits appartenant à une même branche économique, comme la branche de l’automobile, par exemple. Le commerce de produits manufacturés représente aujourd'hui 65% des exportations mondiales.

Quant aux échanges de services, leur croissance est plus récente mais très rapide. Résultat : la part des services dans les échanges internationaux est de l'ordre de 20% aujourd'hui. Cependant, une partie importante des services reste difficilement exportable : les services non marchands comme l'enseignement (même si Webclass - et précédemment BRISES - est utilisé dans le monde entier !), les services aux personnes comme la santé, par exemple car ils sont non stockables et que leur consommation est souvent liée à des habitudes culturelles ne sont guère sujet au commerce international. Ils constituent ce que l'on appelle le " secteur abrité ", c'est-à-dire abrité de la concurrence internationale, et largement non délocalisable. Ce secteur abrité peut être considéré comme un gisement d'emplois pour lesquels le coût salarial a peu d'importance puisqu'il n'y a pas de concurrence venant d'autres pays.

Le commerce international s'organise principalement autour de pôles : le développement des échanges depuis 1945 s'est surtout fait entre les pays industrialisés dans un premier temps. On a alors coutume de parler d'un commerce « triadique » c’est à dire concentré autour de 3 sphères d'influence : les Etats Unis, le Japon, et l'ensemble européen. La période débutant avec les années 2000 est cependant marquée par plusieurs mutations géographiques qui peuvent se résumer à trois faits stylisés.

Les échanges commerciaux demeurent d'abord et avant tout le fait des pays développés. Le commerce international est essentiellement un commerce entre pays développés et ceci n'a pas vraiment changé depuis la seconde guerre mondiale. Cette permanence est d'autant plus remarquable que la croissance du commerce mondial a été particulièrement forte depuis un siècle. En effet, depuis 1950, le commerce mondial a toujours augmenté plus vite que la production mondiale. Naturellement, l'émergence de nouveaux acteurs internationaux conduit à observer une légère baisse de la part des échanges entre PDEM, sans pour autant remettre en cause leur suprématie.

De nouveaux acteurs du commerce international apparaissent désormais : les pays émergents. Il y a eu dans un premier temps 4 pays d'Asie du Sud Est, parfois appelés les 4 dragons: Hong Kong, Singapour, Taiwan et la Corée du Sud se sont intégrés à la fin des années 1970 dans les échanges internationaux, du fait d'une stratégie de développement axée sur l'exportation de produits manufacturés. Ces pays ont ouvert ensuite la voie à d'autres nations du Sud Est Asiatique (les «tigres»). Depuis les années 2000, on voit apparaître une seconde génération de pays émergents, avec en particulier l'irruption de la Chine, notamment à la suite de son entrée à l' OMC en 2001. La Chine, qui occupait en 1999 le 9ème rang des exportations mondiale est devenu le 1er exportateur mondial ! L'Inde n'est pas en reste : elle est passée de la 25ème place en 1999à la 9ème en 2010 pour l'exportation mondiale de service. Avec les autres pays exportateurs asiatiques, il y a là un véritable « atelier du monde » en construction. Sur le continent Américain, Le Brésil s'est lui aussi largement développé en s'internationalisant. L'ensemble formé par ces pays est aussi appelé les NPI : les nouveaux pays industrialisés. La progression de ces NPI s'est aussi accompagnée d'une forte croissance de leurs importations.

Le commerce intra régional s'est largement développé. Les échanges se font en effet plus facilement entre pays voisins, connaissant des situations de développement similaires, etdisposant de liens commerciaux anciens et profonds. Le commerce intra régional s'est accéléré avec la mise en place de zones commerciales communes comme l'ALENA, ou l' UEM. Dans le cas européen par exemple, le commerce intra régional représente plus de 70% des exportations totales des pays membres. Les flux commerciaux sont donc largement orientés par l'existence d'accords de libre-échange régionaux.

1.2. Les spécialisations des économies sont d’abord le résultat des avantages comparatifs des nations.

1.2.1. L’échange international est d’abord fondé sur l’échange de biens et services distincts, chaque nation disposant d’avantages spécifiques pour certaines productions

Si les échanges internationaux se sont ainsi développés comme nous venons de le voir, c'est sans doute parce qu'il y a des gains importants à commercer entre partenaires étrangers. Les théories du commerce international insistent en particulier sur l'effet des spécialisations internationales : c'est parce qu'il y a des différences marquées entre nations, soit dans la manière de produire, ce qui influe sur la productivité, soit en terme de facteurs de production disponibles, ce qui détermine ce que les nations peuvent produire, que l'échange est préférable à l'autarcie. Dans l’analyse classique du commerce international, ce sont donc les avantages spécifiques à chaque nation qui expliquent les spécialisations internationales.

D’autre part, les avantages comparatifs sont un argument couramment employé pour justifier les bienfaits du commerce international. La supériorité du commerce international sur le repli protectionniste est très largement soutenue par la plupart des économistes d’inspiration classique ou néoclassique, à la suite des travaux d’Adam Smith et David Ricardo notamment. A. Smith justifiait le commerce international par l'existence d'avantages absolus en termes de coût de production propre à chaque nation ou territoire, comme la nature favorable du sol pour certaines productions agricoles, le blé par exemple. Dans ce cas des avantages absolus, l'ouverture au commerce international entraîne cependant toujours une crainte : celle d'être dépassé par la concurrence internationale dans toutes lesproductions, et donc de ne pas avoir de place dans l'échange international. C'est D. Ricardo qui a montré que cette crainte était infondée. Ricardo va proposer dès 1817 une analyse originale du commerce international que l'on peut formuler à partir d'une question : que se passe-t-il si entre deux pays pratiquant des échanges commerciaux, l'un est moins productif que l'autre dans tous les secteurs de production (avec un coût exprimé en volume de travail plus élevé) ? Selon la théorie de l'avantage absolu, il ne peut y avoir d'échange entre les deux pays, les produits de l'un étant trop coûteux pour qu'il soit possible de les exporter vers l'autre. L'originalité de Ricardo est d'avoir démontré que, même dans ce cas, le commerce international était possible et mutuellement bénéfique, un pays se spécialisant dans la production où sa supériorité est la plus forte et l'autre dans celle où son infériorité est la moins grande. La théorie des avantages comparatifs de Ricardo montre en effet que les pays ont intérêt à échanger dès lors que chacun se spécialise dans les productions où il possède des avantages de coûts relatifs (en termes de productivité du travail).

Un exemple simple permet de présenter la notion d'avantage comparatif (exemple sans drap mais avec du vin ou plutôt du cognac…). Supposons que la France et la Thaïlande produisent tout deux du cognac et des télévisions, et n’échangent pas entre eux. En situation d’économie fermée (d’autarcie), les prix relatifs d’une bouteille de cognac et d’une télévision n’ont aucune raison d’être les mêmes dans les deux pays. Soit par exemple :

-en France 1 bouteille de cognac = 50 €, une télé = 500 €, soit 10 bouteilles de cognac = 1 télé ;

-en Thaïlande 1 bouteille de cognac = 5.000 baht, une télé = 15.000 baht, soit 3 bouteilles = 1 télé.

Le prix relatif de la télévision est donc plus faible en Thaïlande. Si les prix sont égaux aux coûts marginaux, alors si la France produit 1 télévision de moins, elle peut produire 10 bouteilles en plus ; si la Thaïlande produit une télévision en plus, elle produit 3 bouteilles en moins. Globalement, cette redistribution de la production se traduit pour les deux pays par un gain net de 7 bouteilles de cognac qui peut être réparti entre les deux pays ! Il y a bien un gain mutuel à l’échange parce que la France a un avantage comparatif dans le cognac et la Thaïlande dans les télévisions.

Trois points importants doivent alors être notés à partir de cet exemple :

  • Peu importe que la Thaïlande soit globalement plus ou moins productive que la France. Peut-être faut-il moins d’heures de travail en France pour produire et une bouteille de cognac et une télé. Elle a alors un avantage absolu. Mais la France aura quand même intérêt à échanger avec la Thaïlande, pour la simple raison que les prix relatifs ne sont pas les mêmes dans les deux pays.
  • Tout se passe comme si l’échange international accroissait la productivité du travail national. En effet grâce à l’échange, la quantité de biens que peut directement ou indirectement produire une quantité donnée de travail augmente. Les effets de l’échange sont ainsi très similaires à ceux du progrès technique : les échanges internationaux augmentent l’efficacité des producteurs, ils permettent une meilleure utilisation des ressources.
  • L’existence des avantages comparatifs justifie l’échange international quelle que soit l’origine de l’avantage (comme l’écart technologique, l’écart dans la dotation en facteurs de production, les rendements croissants : ici, on ne sait pas pourquoi la France est plus efficace dans la production de cognac, même si on s'en doute un peu).

On peut aussi traduire l’esprit de la démarche de Ricardo par la boutade suivante : un médecin qui est meilleur jardinier que son propre jardinier a néanmoins intérêt à garder celui-ci, car il gagne plus, en consacrant une heure à la médecine, qu’en consacrant une heure au jardinage. Et le gain de cette heure consacrée à l’exercice de la médecine fait plus que compenser le coût d’une heure de travail du jardinier…

Autrement dit, la spécialisation permet à chacun de concentrer ses moyens de production sur les secteurs où ils seront relativement les plus efficaces. Attention, les avantages comparatifs ne sont cependant pas donnés une fois pour toutes, ils sont construits par l'histoire et les politiques des pays. Parfois ils peuvent être tirés d'avantages naturels – on pense par exemple aux richesses minières du sous-sol ou à la fertilité des terres agricoles. Mais dans la plupart des cas, un avantage de productivité est le fruit d'une histoire : l'industrie anglaise des débuts de l'ère industrielle surpassait ses concurrentes parce que ses entrepreneurs avaient beaucoup investi, beaucoup innové, que les ouvriers anglais étaient bien formés. Mais les autres pays, notamment l'Allemagne ou les Etats-Unis à la fin du 19ème siècle, ont pu combler ce retard, notamment par des politiques publiques appropriées qui ont amélioré la productivité industrielle.

1.2.2. L’échange international permet alors une large division internationale du travail.

L'échange international permet la Division internationale du travail (DIT). Plutôt que de produire l'ensemble de ce dont il a besoin, un pays peut se procurer certains biens ou services grâce à l'échange international, en vendant une partie de sa production à l'étranger. Cela suppose qu'il produise dans certains secteurs plus qu'il n'a besoin et qu'en contrepartie il produise moins ou pas du tout dans d'autres secteurs. Les pays qui participent au commerce international peuvent ainsi chacun se spécialiser dans une ou plusieurs productions, c'est ce que l'on appelle la Division internationale du travail.

  • La DIT permet alors à chaque pays de se spécialiser selon son avantage comparatif ce qui accroît la productivité globale et le bénéfice mutuel à l'échange. Dès lors que le commerce international lui permet de se spécialiser, chaque pays a intérêt à le faire dans le secteur où il a le plus grand avantage comparatif, c'est-à-dire comme nous l'avons vu, celui dans lequel ses facteurs de production ( capital et travail) auront la productivité la plus importanterelativement à l'étranger. C'est en effet la stratégie qui lui permettra de tirer le plus de richesse de sa production, pour ses besoins propres comme pour importer les biens et services produits à l'étranger. Dans la mesure où tous les pays se spécialisent selon leur avantage comparatif, alors la productivité des facteurs augmente dans tous les pays et la production globale s'accroît. Des pays qui commercent entre eux produisent plus et sont donc plus riches que s'ils vivaient chacun en autarcie.
  • Cette DIT permet alors de développer un commerce inter branches : chacun se spécialise à l'échelle de la planète dans certaines productions de biens et services correspondant à ceux ou sa compétitivité prix est assurée. Le développement du commerce international s’appuie en effet d’abord sur la spécialisation des économies, ce qui signifie que les facteurs de production, notamment le travail, se différencient des autres en vue de réaliser des productions particulières compétitives à l’échelle mondiale: on échange des produits différents par qu'il existe un différentiel de coût de production à la faveur d'un pays ou d'un territoire. Ce différentiel de coût se retrouve ensuite naturellement en terme de prix. La variété des "Made in" indiqués sur les produits que nous consommons quotidiennement nous offre un exemple saisissant de la très forte interdépendance des économies et des différentes spécialisations internationales : des souris d’ordinateurs sont made in China, des tongs sont made in Brazil, des Jeans sont made in Morocco, etc. (nous verrons aussi dans le chapitre sur l’UEM des exemples de production et d’échange à l’échelle européenne).

1.3. Les Etats disposent de dotations factorielles différentes, ce qui justifie une certaine forme de spécialisation.

1.3.1. Les dotations relatives en facteurs de production, comme le travail et le capital expliquent une partie des spécialisations internationales.

Le choix de se spécialiser dans la production de certains biens et services n'est pas uniquement le résultat d'une compétitivité associée aux biens et services produits. Les échanges internationaux dépendent en effet aussi largement des facteurs de production comme le capital ou le travail disponibles localement : les spécialisations sont alors le résultat d'une « dotation en facteurs », ce que D. Ricardo n'avait pas du tout mis en avant. La logique des dotations factorielles ne remet cependant pas du tout en cause l'approche par la notion d' avantages comparatifs. Il s'agit plutôt d'une relecture plus contemporaine de la démarche ricardienne, initiée au départ par deux économistes, S. Hesckcher et B. Ohlin.

  • Selon ces deux économistes, un pays a intérêt à se spécialiser et à exporter le bien dont la production est « intensive » en facteur abondant sur son territoire et à importer les biens dont la production exige une grande quantité du facteur relativement rare en contrepartie. Prenons un exemple : les États Unis disposent en abondance du facteur capital alors que le Mexique est largement doté en facteur travail. Inversement, aux États-Unis, le nombre de travailleurs disponibles est moins abondant, alors qu'au Mexique, on observe un manque relatif de capitaux disponibles. Dans cette situation les échanges entre les deux pays dépendent avant tout du coût relatif des facteurs (et non plus des prix relatif des biens produits). Au Mexique, on va alors se spécialiser dans les productions nécessitant beaucoup de main d'œuvre (le facteur travail est abondant, donc son coût est relativement plus faible) comme le textile par exemple, alors que les États-Unis vont privilégier les productions utilisant le capital, dont ils sont richement dotés, comme les produits High Tech.
  • Les dotations initiales des différents facteurs de production déterminent alors les types de spécialisation des nations : certaines exporteront avant tout des biens et services nécessitant beaucoup de capital, d’autres exporteront des productions incorporant beaucoup de travail. Cette situation peut cependant conduire à des effets pervers : si on se spécialise dans des biens primaires à forte teneur en facteur travail comme certaines productions agricoles telles que la banane ou l’ananas, on risque évidemment de ne pas bénéficier des gains de productivité que l’on obtient grâce au capital (les investissements en capital incorporent plus facilement du progrès technique et des innovations).

1.3.2. Les dotations évoluent selon le progrès technique et l’innovation

Les dotations initiales peuvent cependant largement évoluer dans le temps : le progrès technique et les différentes innovations qui lui sont associées ont, en général, pour effet de redistribuer les combinaisons de production entre les facteurs travail et capital. Cela a deux conséquences :

  • Tout d’abord les spécialisations commerciales ne sont pas nécessairement stables, l'avantage comparatif d'un pays pouvant évoluer et se transformer. Lorsqu'un Etat favorise largement l' investissement par des taux d'intérêt faibles par exemple, il est probable que la dotation en capital va progresser sur ce territoire, soit parce que les firmes nationales investissent, soit parce que des firmes étrangères profitent des conditions offertes pour s'installer sur ce territoire par le biais d’IDE (investissement direct étranger, voir plus loin).
  • Mais surtout, cela implique qu'un pays peut essayer de " choisir " son avantage comparatif. Par exemple, en développant la recherche, en investissant dans la formation initiale et continue, en favorisant fiscalement l'investissement, un Etat peut acquérir un avantage comparatif dans les secteurs industriels de pointe. Il oriente ainsi les dotations existantes vers un secteur particulier.Quel est l'intérêt d'une telle politique ? Il découle de ce que l'avantage tiré du commerce international n'est pas forcément réparti également entre les pays. Nous avons vu plus haut que, selon la théorie des avantages comparatifs, la spécialisation internationale accroît le niveau de production global. Mais ce surcroît de richesse, comment se distribue-t-il ? Là-dessus, la théorie ne dit rien. Or, il peut être plus avantageux, par exemple, de se spécialiser dans le secteur des hautes technologies parce qu'il entraîne des externalités positives pour le reste de l'économie, et donc procure un meilleur rythme de croissance à l'économie nationale à long terme. Il peut aussi être plus avantageux de se spécialiser dans les nouveaux secteurs, où les gains de productivité sont forts ce qui permet une plus grande distribution de richesse, et où la demande des consommateurs est en expansion ou non encore saturée.